La grave affaire des trois chansons

Le lendemain matin, elle était souriante. Elle m’a dit : “Tu as le temps de prendre un café avec moi ?” Le matin, au réveil, nous prenions du thé. Puis, le premier café de la journée, c’était au café. Et quant à ma disponibilité, elle ne pouvait pas ignorer qu’elle était grande. J’avais largement dépassé l’âge auquel les salariés prennent leur retraite. Et je n’étais pas salarié. Les livres que j’avais publiés me rapportaient un peu d’argent, certains au moins. Mais nous n’étions propriétaires de rien, pas même de l’appartement que nous habitions, dont la surface et le loyer paraissaient de plus en plus excessifs au regard de nos moyens. Si bien qu’il serait indispensable bientôt que nous déménagions, et qu'il restait nécessaire je travaille encore. Que j’écrive et que je publie des livres. Or, les commandes se faisaient rares, et quant aux fameux “projets personnels”, il y avait longtemps que j’avais renoncé à faire aboutir les anciens et à en concevoir de nouveaux. Je n’y pensais plus. Donc, oui, j’avais tout mon temps, ce matin, comme tous les autres matins. Pourquoi cette question ? 
Le ciel était gris. Elle m’a emmené au Liber’Tea. Nous nous sommes assis à l’écart, à la table placée derrière la vitre où Madeleine venait nous rejoindre avec Cécile dans sa poussette, quand elles étaient à Nice. Nous attendions de faire découvrir cet endroit à Ange. Mais celui-ci venait moins souvent à Nice. Fanny disait : “Que font-ils à Paris ? Cet enfant, je ne le connaîtrai pas.” Elle a pris son temps. Elle a bu son café, parcouru Nice-Matin, comme elle le faisait chaque jour. Puis, elle a refermé le journal et elle m’a dit : “Voilà, je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi. Je voudrais que tu signes un papier pour dire que les chansons sont à moi.” 
D’abord, je n’étais pas sûr de bien comprendre. J’ai dit : “De quelles chansons veux-tu parler ? Des nôtres ? Tu parles de celles chantées par Julien Fontaine ? 
-- Oui, je n’en connais pas d’autres. Je me fiche des autres. 
-- Tu veux que je te montre les comptes concernant les droits d’auteurs. Tu me les as déjà demandés. Et, quand je te les montre, tu ne les regardes pas. 
-- Non, je ne veux pas voir les comptes, je te fais confiance. Je veux juste que tu signes un document qui attestera qu’elles ont bien été écrites par moi. Toutes les trois. 
-- Mais enfin, Fanny, personne ne doute de cela. Tu sais qu’elles sont enregistrées à la SACEM et qu’elles sont créditées à nos deux noms. À égalité, cinquante, cinquante, comme celles des Beatles co-signées John Lennon et Paul McCartney. Tu n’as pas de crainte à avoir. Personne n’a jamais contesté le fait. Et, au besoin, Georges Béalu pourrait en témoigner. Si, du moins, le pauvre vieux est toujours de ce monde. 
-- Arrête, Alexandre. Tu sais très bien que ce n’est pas ce que je veux dire. Je veux juste que tu signes un papier pour reconnaître que je suis l’auteure de ces textes. 
-- Mais, ces textes, comme tu dis, nous les avons écrits ensemble ! Tu t’en souviens ? 
-- Tu m’as aidée. Nous en avons parlé. Mais les idées venaient de moi, et les mots aussi. Sauf deux ou trois peut-être, que tu m’as proposé de les remplacer par d’autres. D’ailleurs, toi-même, tu l’as dit à plein de gens. 
-- Fanny, je crois que je suis dans un mauvais rêve. À qui aurais-je pu dire quelque chose d’aussi faux ? Et pourquoi ? 
— Tu l’as clairement dit à Daniel Pozzi, le soir où il était venu à la maison et qu’il nous avait interrogés à leur propos. Tu lui as dit : ‘Fanny a écrit ces chansons’. 
— Tu parles de cette soirée où il était venu voir les planches contact, après que nous avions fait les photos au jardin Hanbury ? C’était en quelle année, cela ? Tu peux me le dire ? Cette soirée que nous avions passée avec lui remonte à quelle année, Fanny ? Peut-être à trente-cinq ans. Et pourquoi aurais-je dit à ce garçon que tu étais la seule auteure de ces chansons, alors que nous les avions écrites ensemble, toi et moi. 
— Tu l’as fait. Tu le lui as dit. Tu le sais. N’essaie pas de me faire passer pour folle.” 
J’ai voulu prendre sa main sur la table, mais elle l’a retirée avec brusquerie. Le ton était monté. Un des garçons avait déjà jeté vers nous un regard inquiet. J’avais honte. J’ai essayé de reprendre d’une voix plus calme. 
“Ces chansons sont quelque chose que nous avons inventé et fabriqué ensemble, Fanny. Elles me rappellent les premiers temps que nous avons vécus à Paris, rue des Petites Écuries. Je suis fier d’avoir écrit ces chansons avec toi, je suis heureux qu'elles continuent de nous rapporter un peu d'argent. Peu importe que tu en aies écrit plus que moi, et moi un peu moins. Nous sommes vieux aujourd’hui, et nous nous en fichons. Nous dépensons ensemble l’argent que je gagne, depuis toujours. Pourquoi veux-tu m’exclure de quelque chose qui appartient à notre histoire commune, à notre vie, après tant d’années ?”
De nouveau elle pleurait. Mais sa bouche était dure, ses mains crispées l’une sur l’autre. Elle a ajouté : “L’autre jour, en rangeant des papiers, j’ai retrouvé les manuscrits. Des trois chansons. Ils sont de ma main. Tu veux que je te les montre ? Je ne te prends pas en traître, Alexandre. Je vais demander à Yaël de préparer un document que tu signeras, s’il te plaît. Et je voudrais que nous n’en parlions plus.” 

*

J’ai payé, nous sommes rentrés sans rien dire. Elle toussait, c’est à partir de ce moment que je l’ai entendu tousser, pas avant. Nous n’avons plus parlé des chansons. Je voulais qu’elle prenne rendez-vous chez le médecin. Elle ne l’a pas fait. Cela pouvait attendre. Puis un jour, j’ai reçu un appel de Madeleine. J’étais seul, en ville, je rentrais de la librairie Masséna. Elle m’a dit : “Qu’est-ce que c’est que c’est que cette histoire de chansons ?” J’ai répondu : “Maman a appelée Yaël ? Tu me dis qu’elle l’a fait ? 
— Oui, hier. Yaël n’était pas sûre de bien comprendre. Fanny lui demande de préparer un document que tu devras signer et qui dira que ces chansons ont été écrites par elle seule. Elle t’en avait parlé ? 
— Oui, il y a quelques jours. Nous nous sommes disputés. Ce qu’elle dit est faux. Et surtout je ne vois pas pourquoi elle le dit. Quel intérêt elle peut trouver à contester un fait aussi ancien et aussi simple. 
— Pour elle, il semblerait que ce soit très sérieux. Et important. 
— Elle y croit dur comme fer. Je ne la reconnais pas. Elle me regarde comme si elle ne me voyait pas. Comme si elle ne voulait pas me voir. Elle a trouvé des copies dans ses papiers et, du coup, elle repeint l'histoire. Elle est hallucinée. 
— J’ai remarqué des signes étranges depuis quelques jours ou quelques mois. Elle a l’air malheureux. Fragile et malheureux. En même temps, on ne peut pas l'aider. Elle se replie. Yaël demande ce qu’elle doit faire. Maman a voulu qu'elle lui fixe un rendez-vous pour qu’ensemble elles rédigent le document. Elle dit qu’elle lui apportera les 'preuves'. C'est le mot qu'elle emploie. Yaël n’a pas pu faire autrement que lui proposer une date. Elle n’aurait pas dû ?
— Elle a très bien fait, au contraire. Remercie-la. Ne vous inquiétez pas, toutes les deux. Je vais essayer d’en reparler avec maman, et je te tiens informée.”  

*

Quand j’ai remis la question sur le tapis, le résultat a été nul. Mais Fanny était plus calme. Elle m'a parlé avec douceur, en me regardant dans les yeux. Elle m’a dit : “Je ne veux pas me disputer avec toi, Alexandre. Cette histoire n’a aucune importance. Ou plutôt, cette histoire a beaucoup d’importance, mais pas comme tu crois. Je ne peux pas t’expliquer. Je t’assure que je ne vais pas m’enfuir avec le magot. Que je ne me tire pas comme Albert Spaggiari avec l'argent du casse. Mais j’ai besoin que tu me signes ce papier. Yaël te dira quand il sera prêt. Tu le signes et tu n’y penses plus. Cela ne changera rien. Et surtout je ne veux plus jamais en parler avec toi. Voilà. Je ne veux plus que tu t'occupes de cela. Tu as mieux à faire. Et maintenant que la chose est réglée, que nous sommes d’accord, je vais prendre rendez-vous chez le médecin. Tu viendras avec moi ?”
Quelques jours plus tard, nous avions changé de planète. Fanny annulait le rendez-vous qu’elle avait pris avec Yaël. Et, entre nous, il n’a plus jamais été question de ces chansons. La guerre était finie.

Commentaires

A moi de te faire une crise de jalousie: Comment ça! il y a d'autres Pozzi dans ta vie???!!! ;)

Troublant va et vient émotionnel... pourquoi on donne tant d'importance à certaines choses, comment nous font-elles exister, quelles frustrations gardons nous enfouies... et comment tout cela s'estompe, s'envole...
Olga a dit…
Vous écrivez merveilleusement bien. Maintenant j'ai envie de lire le texte des chansons...

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