L'arrêt de mort

Nous nous étions longtemps cherchés, l’un l’autre, comme à tâtons, avant de nous trouver. De nous souder, de nous agripper pour ne plus nous perdre. L’aventure avait été périlleuse. La seconde aventure, aussi importante que la première, n’était plus celle d’un couple mais celle d’une famille. Elle devait consister à accompagner Olivier et Madeleine. À franchir avec eux les premiers obstacles de l’existence, depuis la naissance, pendant toute la période où ils ont été écoliers, collégiens, lycéens, où Madeleine a appris le violon, où Olivier est devenu étudiant à Paris. Et, au bout de cela, il est arrivé qu’un soir Fanny s’est repliée dans sa chambre. 

Elle était rentrée en début d’après-midi d’un premier séjour à l’hôpital. Le diagnostic avait pu être établi au prix d’examens longs et douloureux, qui l’avaient épuisée, et nous savions enfin la date à laquelle débuterait l’immunothérapie. Madeleine avait fait le voyage en avion avec Cécile, son bébé de six mois, et Victor, son mari. Il était convenu qu’ils resteraient le temps du weekend. "Nous fêterons ainsi ta libération", avait dit Madeleine au téléphone depuis l’aéroport, et Fanny avait semblé heureuse. 

Bien sûr, ils dîneraient avec nous. J’avais commandé chez le traiteur de quoi composer le repas. Il y avait des semaines que nous ne nous étions pas retrouvés ainsi, tous les cinq, dans le salon-salle à manger de notre appartement de la rue Verdi. Depuis le premier scanner qui montrait une tache à la pointe du poumon gauche et qu’on avait tenté d’attribuer à une infection de type tuberculique, deux mois étaient passés. C’était beaucoup. Sans doute avions-nous pris du retard dans notre course-poursuite contre la maladie. Mais nous n’avions pas trop envie de calculer. Et puis, dans cette pièce, se trouvait aussi un poste de télévision posé sur un large meuble à tiroirs. Et, comme Madeleine et moi commencions de dresser la table et d’apporter les plats, Fanny s’est adressée à son gendre. Elle lui a dit : "Victor, toi qui es grand et fort, ne voudrais-tu pas transporter cette télévision dans la chambre et l’installer devant notre lit ?" 

Victor s’est tourné vers moi. Il me prenait à témoin, il m’interrogeait du regard. Je n’ai pas su quoi lui répondre. La force m’a quitté. C’était comme si soudain une plaie ouverte m’avait fait perdre la moitié de mon sang. Je me suis dirigé vers la cuisine. Madeleine avait entendu, elle aussi, et elle restait figée. J’entendais derrière moi Victor qui disait : "Bien sûr, Fanny, si tu préfères. Je fais cela tout de suite." 

Et le voilà à quatre pattes qui tire des fils électriques. Tout ce matériel était lourd et encombrant. Je craignais que l’écran ne bascule sur le sol du couloir et qu’il explose. Pourtant ni mes jambes ni mes bras ne me permettaient de faire un geste pour aider à la manœuvre. Victor a effectué l’opération tout seul, en tirant et poussant comme il a pu. Fanny était restée à demi allongée sur le canapé du salon, avec Cécile près d’elle, qui se tenait bien assise, et qui regardait la scène avec des yeux ronds, en mâchonnant un biscuit. Puis Victor a dit : "Fanny, tu veux venir voir si cela te convient ?" 

Fanny a acquiescé. Elle s’est levé péniblement. Elle a parcouru le couloir. Elle était encore élégamment vêtue d’un pantalon en velours vert et d’un pull gris qu’elle m’avait demandé de lui apporter à l’hôpital de L’Archet aussitôt qu’on lui avait annoncé qu’elle pouvait sortir. "Tu prends la voiture et tu viens me chercher", m’avait-elle dit au téléphone. La voix rauque, elle avait martelé : "Tu me sors d’ici." Puis, quand elle est arrivée dans la chambre et qu’elle a vu l’installation, elle a hoché la tête et elle a dit : "Maintenant, vous n’allez pas m’en vouloir mais, comme je suis fatiguée, je vais passer mon beau pyjama bleu que Madeleine m’a offert et je vais me mettre au lit. Et vous, comme vous êtes gentils, vous allez garnir une assiette que vous m’apporterez sur un plateau, vous me donnerez les commandes de la télévision, et vous laisserez la porte ouverte pour que je puisse vous entendre dîner ensemble autour de la table."

Quelques instants plus tard, quand nous sommes allés la voir, elle avait repoussé le plateau auquel elle n’avait pas touché et elle s’était endormie. Madeleine et Victor ont rassemblé leurs affaires et emmené Cécile. Je suis resté seul avec elle. Il lui restait quatre mois à vivre.

Commentaires

Olga a dit…
Une chanson très bien choisie.
Je sais que l'idée qui m'est venue ne va pas vous soulager mais dans mon entourage j'avais un diagnostic pareil, quelque temps avant l'arrivée du COVID-19. Les médecins ont pris la décision d'opérer la personne au plus vite possible et maintenant ils ont quasi sûrs que cette tumeur a apparu comme complication du virus mal traité et négligé.
Espérons que les chercheurs sauront combattre ce nouveau virus qui a emporté tant de vies et qui a fait une peur bleue a tant d'autres. Je suis toujours fière du courage de toute votre famille vu les circonstances !
Avec toute mon affection !
Olga, votre étudiante des cours de poésie de janvier.
À propos, j'ai terminé le livre sur Steve Jobs que j'ai beaucoup aimé.
On est bien peu de chose... mais ce n'est déjà pas rien!
Émilie a dit…
Très joli texte. Je vous envoie toutes mes pensées de fée.

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