L'aumônier et l'antenne wifi

Mes agendas attestent que Fanny est entrée et ressortie de l'hôpital à plusieurs reprises au cours des six mois qu'a duré sa maladie. Je vois que son séjour le plus long a eu lieu du 16 au 27 avril. Nous étions alors en pleine période de confinement. Une ambulance était venue la chercher et deux hommes l’ont emportée en civière sans que je puisse l’accompagner. Puis, dans la chambre où on l’avait installée et où il serait hors de question que je lui fasse une visite, elle ne disposait pas de connexion wifi. Nous pouvions échanger quelques mots par téléphone, même si je l’entendais à peine et si elle s’impatientait de mon état de délabrement émotionnel, alors que, pour sa part, elle avait chaque fois des questions extrêmement précises à me poser (“As-tu pensé à arroser les plantes ? As-tu payé le stationnement de la voiture ? Sais-tu où elle est garée ?”) et des recommandations indispensables à me faire (“Ne bois pas trop, mange des légumes, pas toujours des boites de maquereaux avec des biscottes”), mais elle ne pouvait plus recevoir les photos et les courtes vidéos de ses petits-enfants, qu’Olivier et Madeleine lui envoyaient plusieurs fois par jour, et qui étaient pour elle comme une manne céleste.

Ceux-ci avaient créé un groupe WhatsApp qui nous réunissait tous les quatre et où on voyait Ange et Cécile, nés à trois mois d’écart, se tenir assis, debout, jouer, barboter dans leur bain, tomber, manger, rire. Fanny regardait ces images et entendait ces voix sur son iPhone. Elle tenait l'écran si près de son visage que c’était comme un miroir magique à la surface duquel elle aurait assisté à la matérialisation de ses propres désirs. Ange et Cécile étaient ce qu’elle avait attendu, espéré, de plus précieux au monde après ses propres enfants, et il avait fallu que ceux-ci se débrouillent pour qu’ils naissent quelques mois seulement avant que la maladie de leur mère nous soit révélée.

De les voir apparaître sur l’écran de cet appareil magique la faisait pleurer et rire. Aussi, je me désespérais qu’elle puisse être privée de cette joie, qui était pour elle comme une nourriture spirituelle. Mais à ce moment de l’histoire j’étais particulièrement fatigué, je me sentais impuissant, incapable de prendre la moindre initiative. Si bien que j’ai appelé au secours. Et je ne sais plus si c’est Olivier, Madeleine ou le frère de Fanny qui est intervenu à distance, mais le lendemain de son installation, un aumônier est entré dans sa chambre et, après l’avoir saluée, y a installé une antenne wifi. Je n’ai jamais su le nom de ce monsieur, mais... Quand le croque-mort l’emportera / Qu’il le conduise à travers ciel / Au Père éternel.

Commentaires

Michel Carletti a dit…
Ces courts textes où tu évoques ta chère disparue mouillent chaque fois mes yeux. Qu’il est bon d’écrire.

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