Le nom de mon désir

C'était un samedi de décembre 1978. J'étais en visite chez mes parents, avec ma femme et notre enfant, dans leur appartement du boulevard Tzarevitch, face à l'église russe. Le téléphone a sonné, ma mère a décroché, elle a écouté en hochant la tête, cela a duré quelques secondes, puis elle est venue me chercher. Elle a dit : "Fanny te demande." J'ai pris le téléphone. Les premières paroles de Fanny ont été pour me dire qu'elle était enrhumée, raison pour laquelle sa voix pouvait me paraître bizarre. Elle a ajouté : "Pour combattre le rhume, je me suis préparé un grog. Je crois que j’ai forcé sur le rhum. Il se peut que je sois un peu ivre." 

J'ai répondu que je reconnaissais sa voix, que j'étais heureux de l'entendre. Elle a poursuivi : "J'habite un joli appartement, rue des Abbesses, à Montmartre. C'est celui de mon cousin. Il passe l’hiver en Corse. Il y fait moins froid. Je me suis demandé si tu ne voudrais pas profiter des vacances pour y être quelques jours avec moi." 

Fanny avait quitté Nice pour Paris au début de l'automne. Elle me l’avait annoncé plusieurs semaines auparavant. Elle me disait : "Il faut que je trouve du travail à Paris." Elle se sentait capable d’illustrer toutes sortes de livres. Il fallait qu’elle montre ses dessins à des éditeurs, dans l’espoir d’obtenir des commandes. Surtout elle semblait décidée à rompre avec Antoine, le garçon pour lequel elle m'avait quitté, avec qui elle vivait depuis plusieurs années. Mais de cela, il ne pouvait pas être question entre nous. Il était admis que nous n’aborderions pas le sujet tant que, de mon côté, je resterais marié avec Isabelle. Et elle ne me demandait pas davantage de quitter Isabelle. Elle l’appelait “Ta femme”. Avec tout cela, je lui ai répondu sans hésiter : "Bien sûr. Tu me donnes ton adresse, et lundi je t’écris la date et l’heure de mon arrivée." J’ai noté l’adresse sur un calepin qui se trouvait près du téléphone, puis j’ai déchiré la page.

Quand j’ai raconté cette histoire à Madeleine, maintenant que celle-ci était devenue une femme, elle s’est étonnée. Elle a dit : "Et personne alors n’a protesté ? Noël approche, tu as femme et enfant. Tu as de gentils parents qui vous accueillent chez eux. Voilà que tu annonces que tu vas rejoindre une autre femme à Paris, et là, personne ne t’adresse la moindre remarque, personne ne proteste, ni tes parents, ni Isabelle. Je ne veux pas le croire."

Je lui ai répondu que non, en effet. Mes parents comme Isabelle connaissaient le nom de Fanny. Et que, s’ils ne savaient pas au juste ce qu’il signifiait pour moi (mais le savais-je moi-même ?), ils avaient compris qu’il s’agissait d’un signifiant très particulier, auquel il n’y avait rien à opposer, à objecter, sauf à courir le risque de me voir rompre les amarres. Celui de me voir aussitôt m’en aller pour ne plus revenir. Lorsque ce nom était prononcé, on marchait sur la glace. Fanny était le nom de mon désir, et le mien pour elle.

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