L'enquête

Quand Fanny est morte, il m’a fallu quelques semaines pour écrire le petit livre où je raconte sa maladie et pour le proposer à différents éditeurs. Après quoi, j’ai décidé que je n’exercerais plus le métier d’écrivain fantôme, auquel j’avais consacré trop de temps et de force, mais que je continuerais d’écrire sur Fanny et sur ce que nous avions vécu ensemble au fil des ans.

Il s’agissait d’abord de recueillir des souvenirs, ce qui revenait à consigner des faits dont j’avais connaissance afin de les communiquer à d’autres et de les protéger de l’oubli. Ce qui n’était pas rien. Mais l'expérience venait de m’apprendre que l’écriture personnelle a d’autres conséquences. Quand ce travail est sincère et patient, surtout quand il reste libre dans sa forme, obéissant plutôt à la règle paradoxale de “libre association”, il vous révèle certaines choses sur les autres et sur vous-même que vous ne soupçonniez pas, ou que vous aviez enfouies.

L’écriture de ce que j’appelais pour rire la Saison 1 de notre saga familiale (car je riais quelquefois au milieu des pleurs) a fait surgir la question surprenante de savoir pourquoi Fanny, en fin de compte, avait choisi de vivre avec moi plutôt qu’avec Antoine, entendu qu’elle lui devait beaucoup et qu’ils menaient ensemble, depuis plusieurs années, une existence apparemment heureuse, profitable à tous deux, tandis que, dans notre jeunesse, nos relations étaient restées furtives, que nous avions été incapables alors de rien construire, et qu’aujourd’hui j’étais marié et j’avais un enfant. Et cette première question aussitôt posée en faisait surgir une autre, qui était son double, et qui consistait à me demander pourquoi et comment j’avais pu rester si longtemps sans m’étonner du fait. Quelle étrange confiance en moi, dans mon charme et mes talents personnels, fallait-il que j’aie eue pour trouver naturel qu’elle me préfère à lui ? Ou n’était-ce pas plutôt une confiance en elle, aveugle et comme irresponsable ? Ou encore que je l’avais tellement attendue, que je l’avais tellement désirée, qu’elle m’avait tellement manqué depuis la toute adolescence, que je prenais mon bonheur comme il venait, au prix terrible que je devais le payer, sans me poser aucune question.

Certains échanges que nous avons eus à propos d’Aimer Fanny dans les semaines où je l’écrivais et que j’en faisais lire des morceaux à mes enfants et au petit groupe d’amis qui nous avaient accompagnés tout au long de la maladie et que je voulais remercier, m’ont valu d’obtenir de ma fille Madeleine une bribe de réponse que je livrerais plus loin, et qui est sans doute l’ultime que je puisse obtenir. Cette réponse ne me satisfait pas, elle ne peut pas me satisfaire, mais je doute de jamais en recevoir une autre qui soit plus convaincante. C’est pourtant cette question qui me détermine à poursuivre l’enquête, sans doute parce qu’elle en soulève une autre, symétrique, qui me paraît plus accessible, et qui consiste à me demander ce qui a pu m’attacher à la personne de Fanny de façon si précoce, si profonde, si constante et tellement exclusive.

Et j’étais sur le point de me remettre à écrire sur la réalité de nos vies, un soir d’été où je marchais dans les rues de Nice en écoutant de la musique indienne (Mantra : Om Namah Shivaya) et où, après une longue période de sécheresse, il commençait de pleuvoir, je venais de m’asseoir à la terrasse du restaurant Gaglio, abritée d’une tente, où j’ai mes habitudes, à l’entrée de la Vieille ville, et je m’étais fait servir un whisky, quand soudain je me suis souvenu d’un rêve que j’avais fait je ne savais plus quand au juste, mais sans doute dans les dernières semaines ou les derniers mois qui avaient précédé la maladie de Fanny. Et tout de suite j’ai sorti un carnet pour le noter, avec le sentiment que son récit tiendrait en quelques phrases, et tout de suite je me suis aperçu que, s’il pouvait se résumer de façon assez simple, en effet, il n’en attendait pas moins que je le touche du bout de mon crayon pour se déplier, se déployer dans plusieurs directions. Et ce rêve est celui de Murmur et Silent que j’ai commencé de raconter plus haut, et sur lequel je reviens.

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