Les années de plomb

À l’automne 1971, Fanny devient ouvrière d’usine. Au printemps précédent, elle a raté le bac pour la deuxième fois, et elle renonce à le représenter. L’usine où elle se fait embaucher se trouve dans le vallon obscur de La Madeleine. Elle fabrique du matériel électrique à l’enseigne de l’OMER (Office de Matériel Électrique Régional). À cette époque, Fanny est âgée de vingt ans, et elle habite chez ses parents, dans le quartier Saint Roch, près de la gare. Son père, Ernest Di Caprio est cheminot, cadre de la CGT et membre du Parti Communiste Français. Nous nous voyons peu souvent, de manière inopinée et quasi clandestine. Ses parents me reprochent de l’avoir distraite de ses études. Les miens s’offusquent de ce qu’elle a fait de moi un militant du Mouvement des Jeunes Communistes Français dont Fanny est adhérente depuis l’âge de seize ans. Ayant été admis à l’École Normale d’Instituteurs, je loue un studio rue René Boylesves, où il lui arrive de me rejoindre. Mais elle refuse de s’y installer avec moi, comme je lui propose de faire, elle refuse depuis toujours de donner à notre relation un caractère officiel et trop régulier, elle se moque de nos camarades qui parlent de se fiancer, elle tient à sa liberté, en même temps qu’elle me reproche de voir d’autres filles, de ne l’attendre pas, ce qui crée une tension entre nous de plus en plus douloureuse. 

La conversion ouvrière qui marque son destin n’est pas faite, d’abord, pour la fâcher. Il est clair que la décision a été prise par son père, qu’après le deuxième échec consécutif au bac, Ernest a déclaré : “Maintenant, c’est l’usine”. Mais il se trouve qu’elle ne s’est jamais sentie chez elle au lycée, qu’elle avait beaucoup de mal à prendre au sérieux l’enseignement des professeurs, en ce que celui-ci contredisait - ou, pire, ignorait - le marxisme dont elle avait été nourrie dès l’enfance. Son père aurait sans doute été fier qu’elle obtienne un diplôme qui était, à cette époque encore, l’apanage des classes supérieures, et que ni lui ni personne de sa famille n’avait possédé avant elle. Pour autant, il ne manifestait pas une grande estime à l’égard de la catégorie sociale des enseignants, qui étaient payés pour instruire cette jeune fille aussi bien que les autres, et d’ailleurs il était au moins aussi fier de la voir devenir ouvrière, comme lui l’avait toujours été, comme tous ceux de sa race et son camp, et il n’est pas impensable qu’elle en ait été fière, elle aussi, en plus qu’elle trouvait l’aventure amusante. Pour autant, la réalité qu’elle devait découvrir dans ce vallon obscur du faubourg de Nice ne correspondait pas à son attente.

Elle pensait rencontrer des ouvriers politiquement engagés et d’une moralité rigoureuse, à tout le moins exigeante. Sur le modèle soviétique d’alors, c’est-à-dire stalinien. Et elle s'en serait un peu moqué. Mais, en fait d’ouvriers, il s’agissait uniquement de femmes qui, aux dires de Fanny, étaient indifférentes à toute idée d’engagement comme à toute théorie de l'histoire, qui consultaient volontiers des voyantes, qui subissaient et pratiquaient des avortements sauvages, qui consommaient de l’héroïne autant que leurs maigres salaires leur permettait de s’en procurer, et qui se consolaient des hommes en s’aimant entre elles, à la va-vite, dans les salles de douches des ateliers.

Ces descriptions dignes de l'Enfer de Dante faisaient sourire dans les cercles de Jeunes Communistes que nous fréquentions alors, et qui étaient composés principalement de lycéens et d’étudiants. On ne la croyait pas. Que disait-elle, au juste ? Elle fabulait. Elle faisait des histoires. Les femmes, comme on sait, font toujours des histoires. Et il est probable, en effet, que Fanny forçait le trait. En public, elle racontait tout cela d’une manière à la fois provocatrice et amusante qui, en plus de sa joliesse adolescente (silhouette androgyne, cheveux raides, coupés très courts, profil d’aigle, œil noir et la cigarette à la bouche), contribuait à son charme d’égérie. Pour certaines femmes de notre âge, elle devenait une figure à copier. Mais, quand nous étions seuls, le ton était différent.

Au fur et à mesure des semaines et des mois qui passaient, je l’ai vue plus inquiète. Elle se sentait attirée dans un gouffre. Elle refusait les piqûres de morphine qui lui étaient quotidiennement proposées par ses camarades de travail, mais elle comprenait de moins en moins bien pourquoi, au nom de quoi, elle ne les acceptait pas. En résistant comme elle faisait au sombre attrait d’un monde soumis à la drogue, aux violences sexuelles de tous ordres, fait de haine des surveillantes (car chaque geste des ouvrières à la chaîne était surveillé par d'autres filles debout derrière elles, un chronomètre à la main et, sur une tablette, de quoi écrire) en même temps que de confiance accordée aux cartes de tarot et aux boules de cristal, elle avait le sentiment de s’octroyer un privilège qu’elle ne méritait pas. Qui était-elle, au juste, lui soufflait une voix, pour refuser d’être enfin comme les autres ? Un rien, un battement de cil, un baiser sur la bouche aurait suffi à la faire basculer. Mais ce ne fut pas le cas.

Il m’arrive de penser encore que les rares moments que nous passions ensemble à écouter de la musique dans l’obscurité du studio où elle venait me rejoindre, celle indienne de Ravi Shankar comme celle vénitienne de Claudio Monteverdi, et où elle consentait à se dévêtir, à n’être plus qu’avec moi, une heure ou deux seulement, avant de s’envoler de nouveau, au guidon de son VéloSolex, vers l’ordinaire de sa vie, ces moments l’ont aidé à tenir. (Et, assise enfin, avant de me quitter, les deux mains levées ensemble derrière la tête pour rattacher ses cheveux, elle trouvait moyen de murmurer à mon oreille : “Malgré que cette fille est blonde et jolie (à savoir celle avec laquelle à présent je m’affichais), tu m’aimes encore, dis ?” À quoi, invariablement, je répondais: “Je t’aimerai toujours, tu ne dois pas en douter. Tu siffles et je suis là”.)

Puis, à la fin de l’année suivante, un événement étonnant s’est produit. Elle m’a annoncé qu’elle était invitée à participer, au titre de déléguée, au XXe congrès du Parti Communiste Français qui devait se tenir à Saint-Ouen. Et elle était surprise de ce qu’on ait songé à elle. Qu’avait-elle fait pour mériter cela ?

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