Les inconnues célèbres

C’était le soir et, de nouveau, le tour du visage de Madeleine d’apparaître sur l’écran de l’ordinateur. Elle dit : 
— Au fond, ton travail était un peu celui d’un détective.
— Dans la plupart des cas, il n’y avait rien à découvrir. Mais quelquefois, oui.
— Explique.
— Je veux dire que, dans la plupart des cas, mon travail concernait des gens célèbres, qui étaient encore vivants et qui savaient quelle image ils voulaient donner au public. Ils étaient sûrs de se connaître mieux que personne. Ils étaient convaincus que cette image qu’ils s’étaient faite d’eux-mêmes était la vraie, qu’il n’y avait rien à rechercher ailleurs, et mon travail consistait à la simplifier encore, pour qu’elle soit mieux distincte parmi les autres. Ma première mission était d’effacer la moindre équivoque. De faire propre. 
— Et dans ce cas, tu t’ennuyais.
— Terriblement. Et je mentais. Mais je devais gagner ma vie, et la vôtre. Et pour le faire correctement, il fallait qu’un livre ne m'occupe pas plus de trois mois, qu’il s’agisse d’une star de la chanson, du cinéma, du sport, de la télévision, ou de la politique. 
— Mais, à côté de cela, tu défendais tes travaux personnels.
— Tu parles comme ta mère. Ce que j’aimais le plus, c’était de travailler sur des personnes disparues, à propos desquelles on savait peu de choses.
— Comme Victorine Meurent.
— Oui, j’étais fasciné par elle. Tellement visible et audacieuse, tellement importante dans l’œuvre de Manet, artiste elle-même, et qu’en même temps on ne nomme pas, on semble ne pas voir, dont l’histoire de l’art se préoccupe si peu.
— De même que Marceline Desbordes-Valmore, Jeanne Duval, Annie Playden, Grace Kelly, ou Thérèse de Lisieux.
— Oui, je les ai toutes aimées. L’Éclair avait publié ces douze portraits en feuilleton hebdomadaire, pendant douze dimanches d’affilée. Et cela avait fait événement. J’allais acheter L’éclair, ces dimanches matins, en même temps que les croissants pour toute la famille, et comme Olivier venait d’entrer à l’école, qu’il commençait à lire, je lui montrais le magazine et je lui disais : « Regarde, c’est notre nom qui est écrit ici, le tien et le mien, celui de maman et celui que la petite Madeleine qui ne sait pas encore lire », et Olivier hochait la tête comme s’il comprenait l'enjeu, et comme tu le vois faire encore aujourd’hui. Et le livre vint ensuite. Les inconnues célèbres devait remporter un joli succès. Les magazines féminins lui ont consacré des chroniques, j’ai été interviewé à la radio et à la télévision. Et aujourd’hui, c’est le livre dont je suis le plus fier. Le seul dont je sois fier. Mais il avait absorbé cinq ou six années d’enquête, que j’effectuais pendant mes moments de loisir. Et je n’avais pas, à présent, d’autre concept aussi fort à proposer. Et nous manquions d’argent.
— Et c’est à ce moment, si je calcule bien, où maman a arrêté le dessin. Qu'elle a cessé de travailler. 
— Tu calcules bien. Ton frère aussi. Nous en parlions hier.

Commentaires

Olga a dit…
Mais avez-vous écrit beaucoup de livres ? Où peut-on les trouver ?

Articles les plus consultés