Notre vaillance

De retour dans la pénombre de mon studio, j’ai pris une douche. La veille, en venant de la gare d’autobus, j’avais repéré la place du marché. J'ai enfilé un pantalon de toile, des espadrilles, une chemise blanche et je m’y suis rendu. J’ai acheté le Corriere della Sera et je me suis assis à une terrasse. J’ai pris le temps de déchiffrer l’éditorial, en buvant un verre d’eau fraîche et un café serré. Je recherchais la signification de certains mots sur le téléphone. De la plupart, en fait. Puis je me suis promené parmi les étals.

J’avais prévu de prendre aussi souvent que possible mes repas au studio. Cela devait être l’une des caractéristiques de la cure que je m'inventais, ou de ce que j’appelais au dedans de moi ma Vita nova. Je ne faisais pas la cuisine avant que Fanny ne tombe malade, ou seulement les choses les plus simples, les soirs où je savais qu’elle rentrerait tard de ses promenades en montagne. Mais tout de suite alors j’ai dû me lancer. Il était nécessaire qu’elle mange, qu’elle fasse sa toilette et qu’elle dorme. Un jour après l’autre, nuit après nuit. Et pour cela elle avait besoin d’aide, comme une enfant.

Très vite l’administration des médicaments a été prise en charge par des infirmières. Elles étaient deux à se relayer matin et soir. Jamais elles n’ont manqué une visite. Elles se montraient précises, d’une gentillesse exquise, inlassablement attentives aux prescriptions qui changeaient sans cesse, qui se complétaient, qui se contredisaient. Plusieurs fois par semaine, parfois dans la même journée, il fallait que je coure à la pharmacie pour acheter d’autres médicaments encore, dont les noms étaient horriblement compliqués à déchiffrer et, pour moi, impossibles à retenir. Parfois j’en ressortais avec des produits génériques. Inutile de protester. Notre pharmacien n’en avait pas d’autres à me fournir. Mais cela rendait ma mission encore plus compliquée, car le nom inscrit sur la boîte ne correspondait pas à celui inscrit sur l’ordonnance. Il fallait que je note les équivalences sur une feuille de papier que je montrais aux infirmières afin qu’elles vérifient. Je m’y perdais, j’en avais honte et surtout je craignais de commettre des erreurs. Mais ces jeunes femmes me rassuraient. Elles me disaient : “Ne vous inquiétez pas, Alexandre. Laissez-nous nous en occuper. C’est de notre compétence, pas de la vôtre. Vous avez mieux à faire."

Fanny adorait s’entretenir avec elles. C’étaient des jeunes femmes ravissantes, d’une grande intelligence et d’une grande humanité. Elles remplissaient ensemble le pilulier. Puis, le soir, à côté du pilulier, elles préparaient encore d’autres drogues qui pourraient s’ajouter au milieu de la nuit, si la douleur la réveillait, quand la douleur la réveillerait. Il fallait éviter que celle-ci, en quelques instants, prenne le dessus, que soudain elle torde le corps de Fanny comme un sarment de vigne que l’incendie embrase.

Mais se nourrir, dormir, marcher jusqu’aux toilettes puis à la douche, s’y dévêtir, s’asseoir sur le tabouret que nous avions installé dans le bac, tenir prêtes plusieurs serviettes éponges pour l’instant où elle sortirait de la douche, précautionneusement, pour surtout ne pas glisser, sécher ses cheveux (tant qu’elle a eu des cheveux), passer de la pommade sur ses bras, sur ses mains, sur ses pieds, sur ses fesses, sur son dos chéri, qu’elle voûtait en inclinant la tête et en tremblant de froid, sur tout ce corps de jour en jour plus décharné, dont je découvrais la peau diaphane et rouge, irritée, enflammée, qui m’arrachait les larmes, qui me faisait étouffer un sanglot qu’elle ne devait pas entendre, tout cela relevait de notre responsabilité commune, de notre habileté et de notre vaillance de vieux amoureux. Et nous n’y avons jamais failli.

Commentaires

Anonyme a dit…
Un grand merci pr ce joli texte.
Avec toute mon affection.
Émilie
Olga a dit…
Corriere della sera, je le lisais tous les soirs... Vous avez poursuivi cette bataille avec tant de courage ! Bravo à vous deux ! Belle équipe !

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