Presque une légende

Après le 104, nous avons habité un peu plus haut sur le même boulevard, au numéro 111. Notre appartement se trouvait au cinquième et dernier étage d’un immeuble qui regardait, à l’ouest, la rue Vernier et, à l’opposée, la colline du Parc Impérial, au sommet de laquelle trônait l'immense bâtiment qui avait servi d'hôtel avant d’être transformé en hôpital militaire puis en lycée, et dont les cressonnières qui l’entouraient scintillaient au soleil du matin. Dans cet appartement, je disposais d’une chambre qui était meublée d’un lit bordé d’une étagère où je rangeais mes livres, d’un bureau avec sa chaise, d’une commode sur laquelle étaient posés un tourne-disque, un magnétophone à bande et un poste de radio. Les livres étaient ceux que j’achetais un à un, dans la librairie la plus proche, à l’enseigne de Lyceum. Tous en format de poche.  

Cette chambre était comme un observatoire du haut duquel j'observais le monde en train de changer. Les chambres de beaucoup de garçons de mon âge étaient alors des observatoires équipés de matériels plus ou moins sophistiqués. Certains, par exemple, possédaient en outre une guitare ou un violon. Toutes n'étaient pas si bien situées.

Fanny se déplaçait alors sur un VéloSolex. Cet engin mécanique ressemblait à un insecte noir auquel il aurait manqué de voler. Mais ne volait-il pas ? Perchée sur la selle, les jambes pliées, les genoux serrés et les pieds joints sur un plateau étroit, elle portait un imperméable grand ouvert, qui flottait au vent comme la cape d'une aventurière de l'espace, une robe très courte qui laissait voir des collants rayés et des mocassins ornés sur le dessus d’une barrette dorée. Ses cheveux étaient noirs, tirés et étroitement serrés en queue de cheval.  À la sortie du lycée, je lui avais dit : "Ne veux-tu pas venir chez moi, au moment qui te convient, demain après-midi ? J'aurai des choses nouvelles à te monter." À quoi elle avait répondu : "Oui, peut-être. Pourquoi pas ?" Et je n'en avais pas demandé davantage. Mais, du coup, je passais l’après-midi à l’attendre. Et, tout le temps que je l’attendais, je songeais : "Est-ce qu’un autre garçon lui donnerait (lui donnera) à entendre de la meilleure musique que moi ?" (J’avais préparé une copie de l’album The Times They Are A-Changin’, de Bob Dylan, qui était sorti trois ans auparavant aux États-Unis, qu’on m’avait prêté et dans lequel j’avais prévu de lui faire écouter tout particulièrement la Ballad of Hollis Brown.) Ou encore : "Est-ce qu’un autre lui lirait (lui lira) de meilleurs poèmes ?" (Je venais de découvrir Guillaume Apollinaire dans la collection Poésie/Gallimard à la couverture blanche, ornée d'une rangée de petits portraits de l'auteur, tous les mêmes, filtrés de couleurs différentes, qui faisait comme le ruban  d'images d'un film ou d'un kaléidoscope.) Ou encore : "Est-ce qu’un autre lui proposerait (proposera) d'emporter, avant qu’elle parte, un meilleur roman que ceux contenus dans ma petite bibliothèque ?" (Et il me semble qu’à cette époque je lisais beaucoup A. J. Cronin et John Steinbeck.)

Inévitablement, je sortais sur le balcon et je me penchais par-dessus la rambarde pour voir si elle n'arrivait pas. Une fois au moins j'ai reconnu son VéloSolex abandonné sur sa béquille, cinq étages plus bas, au pied du platane qui se dressait devant la porte de notre immeuble. À quoi j'ai compris qu'elle était déjà dans l'escalier, en train de monter vers moi. En fait je ne sûr pas sûr que beaucoup de garçons de notre âge s'intéressaient à elle. En revanche je sais que beaucoup de filles cherchaient à imiter son style. Dans notre quartier, Fanny était une célébrité. Presque une légende.

Commentaires

Olga a dit…
Votre histoire d'amour date de si longtemps. Merveilleux ! Et vous la décrivez avec tant de chaleur !

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