Un Fab Four

Nous ne partions pas en vacances sans que j'emporte du travail. Partir en vacances n’avait sans doute pas la même signification pour nous que pour la plupart des familles. Nous n'y attachions pas la même importance, et nous n'éprouvions pas le besoin d'un dépaysement aussi radical. Fanny était libre de tout engagement professionnel et, quant à moi, je pouvais travailler n’importe où et à n’importe quel moment du jour et de la nuit. Le matin, le plus souvent, quand les enfants avaient dévalé les escaliers, nous étions libres. Nous allions nous promener. Boire des cafés, lire des journaux, flâner dans les magasins. Après le repas de midi, j’emportais mes dossiers dans une bibliothèque, et je poursuivais mes recherches jusqu’au soir. Et après le dîner encore, il arrivait que je m’enferme dans mon bureau. Cela pendant les périodes où j’avais des commandes à honorer. Mais il arrivait aussi que je n’en aie pas. Dans ce cas, je passais beaucoup de temps au téléphone à "réactiver mes contacts" (comme j'avais l’habitude de dire), et surtout je me penchais sur de vieux projets, toujours les mêmes, les plus personnels et les plus passionnants. 

Celui qui me tenait le plus à cœur, mais qui semblait aussi le plus difficile à réaliser, concernait l’histoire des Beatles. La question sur laquelle je ne cessais de réfléchir n’avait rien d’original. Des centaines de journalistes de par le monde, sans compter les écrivains-fantômes dans mon genre, étaient sans aucun doute occupés à y réfléchir eux aussi et à prendre des notes. Elle consistait à se demander comment et pourquoi au juste le Fab Four s’était séparé. À faire la chronique de cette dislocation et à tenter d’en comprendre les raisons profondes, les mécanisme, au lieu d'en rendre responsable la seule Yoko Ono, la mauvaise femme, l'étrangère, ce qui était trop facile. Mais pour en traiter de façon correcte, il serait nécessaire d'interroger un grand nombre de personnes de leur entourage, et même d’autres qui en paraissaient plus éloignées mais qui avaient pu recueillir des confidences et qui connaissaient le métier. Des gens qui avaient une idée précise de ce que sont les studios d'enregistrement, de la drogue qui circule dans les couloirs, de l'énergie que vous renvoie, soir après soir, des publics de plusieurs centaines de milliers d’adolescentes et d’adolescents en délire, du matériel qu'on embarque dans des camions, de la route, des avions, des soutes à bagages, des contrôles policiers, des questions des journalistes, de la lumière des projecteurs, des soirs où on est malade, de cette impossibilité surtout, à laquelle se sont vite confrontés les garçons, de s'entendre chanter et jouer eux-mêmes, à cause des cris de la foule et de la puissance insuffisante des sonos d'alors, une impossibilité qui leur faisait s'adresser des grimaces désespérées d'un côté à l'autre de la scène, et qui avait pour conséquence qu'ils étaient de plus en plus mécontents de la qualité de leurs propres performances, des hôtels, des sollicitations de tous ordres, des invites, des mécanismes de séduction, de la haine, de l'argent, des chantages amoureux, et de bien d'autres choses encore que je suis incapable d'imaginer. En plus des intéressés eux-mêmes, il faudrait interroger George Martin, pour autant qu’il veuille s'exprimer, mais aussi Eric Clapton, et même Bob Dylan. Mais cela signifiait que l'enquête ne pourrait pas être conduite entre Nice et Paris, qu'elle impliquerait des voyages et qu'elle devrait durer un temps bien plus long que celui que je pourrais jamais lui consacrer, à moins qu'un éditeur me signe un contrat et m'accorde une avance considérable, ce qui n'avait aucune chance de se produire. 

Et cet été-là j'avais juste un travail à terminer, qui demandait du calme. Fanny insistait pour que nous quittions Nice deux ou trois semaines au milieu de chaque été, et j'en étais d'accord parce que la ville, en cette période de l'année, à cause de la chaleur et de l'afflux des touristes, devenait invivable. Presque toujours nous allions à la montagne, dans un hameau tout près de chez nous mais qui se trouvait néanmoins à une altitude respectable de plus de mille huit cents mètres. Fanny connaissait l'endroit depuis l'enfance. Elle nous entraînait à marcher en file indienne en regardant où nous posions nos pieds chaussés de pataugas. À manger du pain et du saucisson à midi. Du pain, des noisettes et des carrés de chocolat à l’heure du goûter. À dormir dans l'herbe, de préférence à l'ombre d'un rocher. À reconnaître le cri des marmottes. À attendre qu'elles se montrent, sans bouger. À ne pas boire l'eau de la rivière en aval des moutons. Elle était capable de remettre sur les bons sentiers les promeneurs égarés. Elle prévoyait l'orage et la foudre de laquelle on se protègerait en se débarrassant de son sac à dos et en se couchant à plat ventre sur le sol, les deux mains derrière la tête. Et nous avions connu dans le ventre de sa mère la jeune personne qui tenait à présent la ferme-auberge familiale, et qui nous servait des repas, chaque soir, confectionnés avec les légumes de son jardin.

Pourtant, cette fois, j'avais insisté pour que nous changions de décor, et c'est ainsi que nous nous étions retrouvés en Côte d'Or, dans une ancienne forge transformée en gîte rural, sur une rive ombragée du canal de Bourgogne. Ni Fanny ni les enfants n'en étaient enchantés. En fait je crois qu'ils m'en voulaient à mort. Mais ils étaient polis et faisaient donc contre mauvaise fortune bon cœur. Et puis, le paysage était à peindre. Il y eut entre nous des courses à vélos sous les grands peupliers du chemin de halage, qui auraient justifié à elles seules que nous dérogions à nos habitudes. Qu'enfin, nous regardions ailleurs. 

C'étaient des moments de bonheur des plus banals. Comme on en représente dans les publicités de produits laitiers et de céréales du matin. Pourtant, si je m'en souviens et si je veux m'y attarder, c'est parce que ceux-ci ont marqué un basculement dans nos vies. Nous étions quatre. Comme les Beatles. Nous aussi nous formions un Fab Four. Mais il faut croire que la vie ne vous permet pas de rester quatre bien longtemps. Ni trois, hélas. Ni seulement deux.

Commentaires

Olga a dit…
La vie, elle est si belle, même si parfois dure. C'est la mort qui nous prend tout ce que nous chérissons, sauf l'amour et votre histoire en est la plus belle preuve !

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