Un maelstrom

C’était un soir, à la fin du mois d’octobre. Nous avions décidé d’aller marcher sur la Promenade des Anglais. Mais le ciel était noir, on annonçait la pluie. Nous avons enfilé nos vestes imperméables et emporté un parapluie. Nous sommes descendus tout droit, par la rue de Rivoli. Aux premières gouttes, nous avons tiré nos capuchons sur nos têtes et ouvert le parapluie. Quand nous sommes arrivés sur la Promenade, à l’angle de l’hôtel Negresco, il pleuvait à verses. Le ciel s’obscurcissait encore et le vent se levait. Nous avons dû attendre au feu rouge de pouvoir traverser. La pluie sur nos lunettes nous empêchait de voir. Nous sommes parvenus sur le trottoir sud, du côté de la mer. Bras dessus, bras dessous, nos deux mains serrés sur le manche du même parapluie, nous avons tourné en direction du jardin Albert 1er et de la colline du Château. En quelques instants la pluie s’est transformée en déluge. Le vent s’est mis à souffler en rafales et nous entendions le bruit des vagues qui déferlaient sur les galets. Nous avons dû fermer le parapluie que le vent retournait et nous arrachait des mains. J’ai dit à l’oreille de Fanny qu’il serait plus sage que nous rentrions. Son visage était inondé, comme le mien, mais elle m’a répondu que non. C’était beau cette pluie, elle voulait continuer un peu. Si je voulais bien. Très vite nous n’avons plus vu d’autres promeneurs. Nous étions seuls. Il faisait nuit. Les vagues franchissaient l’espace de la plage pour éclabousser le trottoir où nous marchions, étroitement serrés. Nous étions trempés de la tête aux pieds. Les pantalons nous collaient aux jambes. Chaque fois que je faisais mine de rebrousser chemin, Fanny m’entraînait d’un seul bras attaché au mien, et elle disait : "Encore un peu, s’il te plaît." 

Nous aimions l’automne, tous les deux, et nous aimions la pluie. Après les étés brûlants et interminables, nous recevions les orages de ce genre comme des récompenses. Pourtant, à cette promenade se mêlait un sentiment plus sombre, presque fatal. Nous avons marché longtemps. Nous avons dépassé le jardin Albert 1er. Nous ne disions plus rien. Je comprenais que je ne devais pas la retenir ni lui permettre de lâcher ma main. Je comprenais qu’elle avait besoin de ma présence, de mon silence à son côté. Je n’aurais pas su dire pourquoi. Mais je savais qu’il fallait que je marche avec elle, aussi longtemps qu'elle le voudrait. Et si, à ce moment, une vague nous avait emportés, si nous avions été noyés ensemble dans cette obscurité épaisse comme celle du Maelstrom d’Edgar Poe, j’aurais dit merci à la vie. J’aurais souri de bonheur. 

Quand nous sommes rentrés, Fanny a pris une douche puis elle a emprunté ma robe de chambre et elle s’est installée sur le canapé de notre salon, devant le poste de télévision. Elle a dit : “Voudrais-tu nous préparer de tes célèbres vermicelles à l’aïl et au poivre, avec bien sûr une noix de beurre ?” 

Elle a mangé les vermicelles assise sur le canapé, tandis que j’avais posé mon assiette sur un coin de la table où j’avais allumé mon ordinateur et où, tout en mangeant, je consultais des messages. Puis elle s’est levée, elle a éteint le poste de télévision, et elle m’a dit qu’elle allait se coucher. “Prends ton temps”, a-t-elle ajouté. Et elle disparu.

Je l’ai rejointe peut-être une demi-heure plus tard. Elle n’avait pas quitté ma robe de chambre qu’elle avait passée par-dessus son pyjama. Elle me tournait le dos. J’ai posé ma main sur son épaule, et j’ai compris qu’elle pleurait, ou qu’elle avait pleuré. J’ai dit : “Mais enfin, pourquoi pleures-tu ? -- Pour rien, m’a-t-elle répondu. Pour rien, je suis seulement fatiguée. Laisse-moi dormir.” Et sa main a tapoté la mienne, brièvement. Et nous avons dormi.

 

Commentaires

Olga a dit…
Mais qu'elle est belle, cette histoire de tempête de nuit à Nice !!! Je me rappelle la même tempête presque sur le même endroit. Cela me touche tellement que j'ai envie de pleurer. Qui l'a écrit ?

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