Un Résistant

En 1942 (peut-être début 43), Ernest Di Caprio était rentré dans la Résistance. Il avait gravi un sentier de montagne au dessus de Gattières à la rencontre d’un émissaire du réseau avec lequel un ami l’avait mis en contact. Il était grand et maigre, il portait une chemise, un short, des sandales et, glissé dans sa ceinture, un pistolet avec un seul chargeur, arme qu’il s’était procurée à prix d’or. Quand la France a été libérée, il avait fait ce qu’il fallait pour mériter la Croix de guerre. On la lui remit et il la montrait quelquefois à ses petits-enfants. Pour autant, je peux témoigner que jamais Ernest Di Caprio ne s’est vanté d’être un héros, ni en public, ni dans le cercle familial. Sans doute avait-il accompli au moins une action remarquable qui lui avait valu une citation pour fait de guerre, mais je ne suis pas sûr de l’avoir entendu la raconter. Je le vois, avec les yeux de l’esprit, porter un homme blessé sur son dos, dans un chemin où il ne pouvait pas courir et où les balles pleuvaient et ricochaient sur la pierre. Je crois pouvoir affirmer que ce souvenir est exact. Ses enfants et ses petits-enfants me diront peut-être si je me trompe. Mais je sais que rien alors n’aurait pu le faire broncher, pas plus que sa fille après lui n’a bronché une seule seconde devant la mort. 

Les anecdotes qu’il racontait touchaient à des circonstances presque insignifiantes dont on voyait qu’elles lui occupaient l’esprit sans qu’il soit certain de bien les comprendre, un peu comme des rêves. Je n’en citerai qu'une. 

“Un jour, disait-il, on m’avait envoyé à Nice pour transmettre un ordre et, ma mission une fois accomplie, je remontais à vélo par la plaine du Var. Je m’engage sur le pont de la Manda pour traverser le fleuve et là, en contrebas, j’aperçois un groupe de soldats allemands qui se baignent. C’était le printemps, il faisait chaud, les soldats allemands étaient nombreux dans ce secteur. Une telle scène n’avait donc rien de surprenant. À ceci près que ces hommes se baignaient nus et qu’ils riaient. Les jambes m’ont manqué. Je suis descendu de vélo, je me suis accoudé au parapet et j’ai allumé une cigarette. Je trouvais révoltant qu’ils souillent ainsi l’eau de nos montagnes, et qu’ils rient de sa fraîcheur. Je trouvais révoltant qu’ils se montrent nus sous le grand soleil, ce que nous autres, gens du sud, ne faisons jamais qu’à la vue de nos femmes, et seulement sur le point de faire l’amour. Je sentais le poids du pistolet dans ma ceinture. J’évaluais combien j’aurais pu en descendre avant de me faire descendre à mon tour. Déjà un ou deux s’étaient aperçus de ma présence et, la tête dressée, ils me regardaient dans les yeux et je les regardais aussi. Mais je n’avais pas reçu d’ordre. J’ai fini ma cigarette aussi lentement que j’ai pu, mes doigts tremblaient, et je l’ai écrasée sur la rambarde du pont. Puis, je suis remonté sur ma bicyclette et je suis parti.”

Un jour, je l’avoue, j’ai voulu lui tendre un piège. Je lui ai dit : “Ernesto (je l’appelais ainsi), dites-moi, le mouvement de Résistance le plus actif, le plus résolu, le plus dangereux, c’était bien celui des Francs-tireurs et partisans, c’était vous ?” Et sans hésiter, il m’a répondu : “Non, petit, tu n’y es pas. Ceux qui prenaient tous les risques et qui causaient le plus de dégâts dans le camp ennemi, c’étaient ceux du groupe Combat. Et ils n’étaient pas des communistes comme nous, ils étaient catholiques, de droite et, pour certains d’entre eux, d'extrême-droite. C’étaient ceux que j’admirais le plus. Parce qu’ils n’avaient d’autre but que de défendre la patrie.” Je précise que je n’ai pas cherché à savoir si le jugement d’Ernest Di Caprio est historiquement exact, là n’est pas mon propos. Je me contente de rapporter ce qu’il a dit. Je veux témoigner de ce que, à propos de la Résistance, ce communiste parlait ainsi.

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