Une question de droits sociaux

"Je n’en veux à personne…” L’expression toute faite m’était venue à la bouche sans que j’y prenne garde. Mais il se trouvait que j’étais assis en face de mon psychanalyste, le docteur Zuber. Et celui-ci, bien sûr, ne l’a pas laissé passer. 

"J’entends que vous en voulez à quelqu’un, a-t-il dit. Et j’ajoute que vous en avez le droit." 

Un nom alors m’est venu à l’esprit. Que je n’attendais pas. Celui d’Edmond Ferras, le cancérologue de Fanny. Au moment de démarrer l’immunothérapie, celui-ci nous avait annoncé qu’il partait pour deux semaines de vacances au Brésil. La destination nous semblait bien lointaine, et le délai dangereusement long. Mais les cancérologues ont le droit de prendre des vacances, eux aussi. Et d'ailleurs il nous avait rassurés, en ajoutant : “Je reste, bien sûr, en contact étroit avec l'équipe. On me tiendra informé”. 

Le protocole choisi prévoyait l'administration de pembrolizumab par voie intraveineuse. Une injection de trente minutes serait pratiquée toutes les trois semaines, en milieu hospitalier, et le traitement poursuivi aussi longtemps que les examens de contrôle prouveraient son efficacité. C’est du moins ce qu’indique la notice du médicament que nous avons consultés sur Internet. Mais à peine Fanny avait-elle subi la première injection, que des mesures de confinement sanitaire étaient prises en réponse à l'épidémie du coronavirus. En quelques jours, la France s'est trouvée bouclée ainsi que la plupart des autres pays du monde. Les communications étaient interrompues. Plus d'avions, plus de bateaux, plus de trains et très peu de voitures. La télévision ne parlait que de masques, de gants, de savon et de produits hydroalcooliques pour se laver les mains, et du nombre des victimes. Les services hospitaliers s’organisaient au plus vite pour éviter de devenir des foyers de contagion. Nous n’avons pas tardé à apprendre qu'Edmond Ferras était bloqué au Brésil. Et, en effet, celui-ci devait rentrer en France et reprendre ses consultations à l’hôpital non pas deux semaines après en être parti, mais bien six.

À ce moment-là, Fanny avait subi deux injections, sans qu'aucun contrôle n'ait été réalisé entre les deux, et une troisième avait été omise parce que la malade n’était évidemment pas en mesure de la supporter. Le premier scanner pratiqué depuis le début du traitement l’a été peu de jours avant le rendez-vous programmé avec le cancérologue enfin de retour. Pas question que Fanny participe à cet entretien, elle n’en avait ni la force ni l'envie, c’est moi qui m’y suis rendu. Edmond Ferras m'a alors annoncé que la tumeur s'était beaucoup développée, et qu'elle remplissait à présent la totalité du poumon. Il m’a montré des images sur l’écran de son ordinateur, qu’il a commentées. C’était dur à entendre. J'ai failli lui répondre que je n'avais pas eu besoin de connaître les résultats de cet examen pour comprendre la situation, du moins pour la deviner. Qu'il m'avait suffi d’entendre et de voir ma femme tousser, cracher et vomir un matin après l'autre. Et que si quelqu'un m'avait interrogé trois semaines auparavant, j'aurais sans doute déclaré qu'il fallait de toute urgence arrêter ce protocole. Mais personne ne m'avait posé la question.

"Vous lui en voulez donc, Alexandre", a insisté le docteur Zuber.

Je pleurais, j’étais à bout. Entre deux sanglots, j’ai déclaré que oui, sans doute, encore que ce monsieur n'était pas responsable de l'épidémie de la Covid-19, qu'il n'était pas impossible que je fasse erreur sur les dates, qu’il faudrait que je regarde dans les cahiers de liaison que je partageais avec les infirmières, que c'était nous qui avions insisté pour qu'Edmond Ferras prenne en charge le cas de Fanny, parce que le premier cancérologue qui l’avait reçue en compagnie de Madeleine avait été brutal, hautain, tandis qu’Edmond Ferras nous avait été recommandé par un ami médecin, qu’il jouissait d’une excellente réputation, qu’il s’était toujours montré courtois à notre égard, que pendant cette crise, tout avait marché de travers, et que d'ailleurs nous avions été merveilleusement bien traités, par la suite, dans un autre service du même hôpital. Que je n'étais même pas sûr d'en vouloir à la maladie, ni même à la mort, dans la mesure où celles-ci m'avaient permis de vivre une expérience d'intimité si grande avec ma femme, une expérience d’amitié, d’amour, d'entraide, de confiance, d’abandon, qui dépassait tout ce que nous avions connu jusque là… Nous avions tenu le coup, ensemble, jusqu’à la dernière minute.

Mais mon psychanalyste semblait s’impatienter de cette longue tirade. C'était tout juste s'il ne levait pas les yeux au ciel. Si bien que je me suis calmé. Que j’ai repris mon souffle. Et voilà que soudain, il me venait envie de sourire. J’ai ajouté :

"J’avoue que j'ai eu tout de même du mal à admettre qu'il reparte en vacances deux ou trois semaines plus tard. La période durant laquelle il avait été bloqué au Brésil ne comptait pas pour des vacances. Il lui restait donc des jours à prendre, comme on dit. Il les a pris, laissant le relais à d'autres. Son métier consistait à soigner la maladie, pas la malade. Et comme la bataille contre cette maladie était perdue depuis longtemps, sans doute depuis toujours, il profitait de ses droits sociaux.”

Le docteur Zuber alors s'est levé, et il a dit : "Très bien. Pour aujourd'hui, je propose que nous en restions là." Je l'ai payé et j’ai quitté son cabinet. En ressortant sur le boulevard, je dansais presque.

Commentaires

Comme il est beau de savoir dire sa peine et son amour !
Olga a dit…
L'histoire est donc très récente ! Vous avez beaucoup de courage de la décrire. Un jour je décrirai la mienne, peut être... Pour le moment, ce sont les livres qui me remontent le moral, de moins en moins d'ailleurs. Votre historique est vraie, sincère et très touchante. Merci de l'avoir partagée ! Mes plus sincères condoléances pour le décès de votre femme (une phrase affreuse car elle est toujours vivante sur les pages que je viens de lire). Vous devez absolument publier ce roman qui aura du succès mais avant tout en mémoire de votre femme !

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