Au cap Ferrat

Nous fréquentions des lieux que nous n’habitions pas. Où nous n'avions pas de place à nous. À partir de l’automne, c’était souvent le cap Ferrat. Nous nous y rendions le matin, quand les enfants étaient partis à l’école. Nous laissions la voiture au bord d’un trottoir, devant la mer, et nous allions acheter des magazines et des journaux. Le marchand nous donnait un sac en plastique pour emporter ceux que nous avions choisis. Nous nous installions à une terrasse où nous étions les premiers clients. Nous commandions des cafés et des pains au chocolat. Nous lisions avec beaucoup d’attention, fouillant entre les mots. Quelquefois je pliais à l’envers le magazine dont je m’étais emparé et je le tendais à Fanny en lui disant : « Regarde, ici ». Je lui désignais un paragraphe. Elle lisait de loin, très vite, hochait la tête pour signifier qu’elle avait compris quel sens je donnais à l’information ou à la remarque contenue dans ces lignes, qui faisait écho à une vieille conversation entre nous, sans cesse abandonnée et inlassablement reprise, à propos des intellectuels de gauche, de la perspective inversée dans les tableaux de David Hockney, ou des dessins de Pierre Le Tan dont une exposition était organisée à Paris, puis aussitôt elle reprenait sa lecture du journal ouvert sur ses genoux.

Plus tard, nous marchions jusqu’à la plage de la Paloma, où nous descendions par des escaliers étroits entre des cactus et des plantes odoriférantes. Le varech des premiers orages séchait sur les galets. Une mouette se posait sur le bout du ponton, que nous essayions de photographier. Ma profession faisait que j’avais toujours des histoires à raconter, à propos des célébrités sur lesquelles je travaillais à composer de courtes biographies, comme sur d’autres personnages qui n’intéressaient pas les éditeurs mais que j’avais rencontrés sur ma route, et à propos desquels j’imaginais d’écrire un jour un livre plus personnel. Le lieu était désert. Nous marchions sur le chemin qui serpente entre les rochers, et, même par temps calme, la mer était si haute et si grosse, que nous pouvions craindre à tout moment d’y basculer. De nous y noyer. D’y perdre la mémoire de qui nous étions.

Nous parlions peu de notre passé. À peine adolescent, j’étais tombé amoureux d’un farfadet, et je continuais de reconnaitre cet être espiègle et délicieux, venu d’ailleurs, dans la femme avec laquelle je vivais désormais et qui m’avait donné deux enfants. Et je devais continuer de le reconnaitre en elle, jusqu’à la toute fin de sa vie, au moins la nuit, quand nous dormions et que le rêve semblait nous emporter dans un pays où nous n’avions pas d’âge, en quoi mon amour ne fut jamais déçu. Mais, de ce passé et de l'être qu'elle avait été alors, elle-même semblait s’être détachée. Se souvenir à peine.

Nous lisions alors des traductions de Gertrude Stein. Fanny s’intéressait aux relations nouées entre elle et Picasso. De mon côté, je m’étonnais de ce que, parmi tous les artistes et collectionneurs qui fréquentent son appartement du 27 rue de Fleurus (VIe), Ernest Hemingway rate Guillaume Apollinaire de quelques années à peine, le premier arrivant à Paris en janvier 1922, alors que l'autre y est mort le 9 novembre 1918. Dans les années 50-60, la beat generation devait célébrer l’œuvre et la vie d’Arthur Rimbaud. Mais quand et comment au juste les poètes américains, en particulier William Carlos Williams, Louis Zukofsky, et tous les autres tenants de l'objectivisme, avaient-ils découvert l'écriture de Guillaume Apollinaire, et peut-on imaginer qu'ils aient été influencés par elle ? Anna Balakian dit : "Apollinaire's ambition was to change the world through language."  Annie, dans Alcools, est un poème objectiviste. Et l’un des plus beaux du recueil. Comparé à Guillaume Apollinaire, tout ce qui s’est écrit auparavant, y compris Verlaine et Rimbaud, paraît vieux. Ce n’est pas grave de paraître vieux. Mais c’est bien aussi d’inventer un esprit nouveau.

Nous revenions à la voiture en parcourant les avenues qui se déroulent entre des murs d'enceintes dans lesquels les hauts portails de fer forgé laissent apercevoir en perspective des parcs immenses et des villas. Des jardiniers s’y montraient parfois, mais les volets des fenêtres étaient fermés. Les piscines semblaient vides. Les propriétaires étaient-ils venus y passer une semaine dans l’été ou seulement un weekend ? Leurs enfants y avaient-ils organisé des fêtes pour lesquelles les invités étaient accourus de différents pays ? Les responsables des sociétés de gardiennage étaient seuls à connaître ces secrets. Parfois le joggeur qui venait à notre rencontre ressemblait à un acteur hollywoodien ou au chanteur d’un groupe de rock. Pourtant son visage avait étonnamment vieilli depuis son dernier film ou son dernier concert. Nous faisions mine de ne pas le reconnaître et son sourire, à l’instant de nous croiser, nous remerciait de cette discrétion.

 

Commentaires

Articles les plus consultés