Comme une période s'achève

Nous savons que les Beatles ont eu très tôt le pressentiment de leur fin, précisément ce jour de l’été 1966 où ils ont décidé de ne plus donner de concerts pour se consacrer uniquement à la musique de studio.  Ils ont clairement conscience alors qu’ils ne seront désormais plus un groupe de rock, et ils devinent que ce premier renoncement ne manquera pas d’en entraîner un autre plus radical encore. Que, dans un avenir plus ou moins proche, ils devront se séparer. Les raisons pour lesquelles ils mettent fin aux tournées sont multiples et de natures très différentes. L’imprudence de John Lennon qui avait déclaré, au mois de mars de la même année, "nous sommes plus populaires que Jésus" et la façon dont les fondamentalistes religieux américains ont réagi à cette provocation, en est une.  Mais la raison la plus profonde et la plus sérieuse est qu’ils se trouvent alors engagés dans un travail de recherche musicale qui les éloigne des rites tribaux de la Beatlemania et de la scène. Ils produisent en studio une musique tellement riche et inventive qu’il ne peut pas être question de la restituer à volonté, devant des foules d’adolescentes et d’adolescents hystériques qui pleurent et qui hurlent. Quatre années seulement séparent la fin des tournées de la dissolution du groupe, une période durant laquelle le Fab Four signera ses meilleurs albums. Pourtant, quand cette séparation intervient, tout se passe comme si eux-mêmes ne pouvaient pas l’admettre, comme s’il fallait qu’ils s’en rendent mutuellement responsables (avec, au cœur de la dispute, John Lennon et Paul McCartney, les deux principaux protagonistes, qui avaient été capables, au cours des années précédentes, de s'asseoir des milliers de fois l’un en face de l’autre, leurs guitares sur les genoux, pour composer ensemble, les yeux dans les yeux, les plus incroyables chansons), comme s’il fallait qu’ils s’en sentent coupables.

Elsa a donné naissance à deux autres enfants durant la période où elle a tenu avec Barnabé l’auberge des Aiguilles. Cela en faisait quatre. Au fur et à mesure des années, la charge des travaux domestiques et professionnels est devenue, pour elle, plus pesante et difficile à assumer. Des visites que nous leur faisions, je me souviens de la soif de lectures qu'elle exprimait alors, et comme les romans qu’on lit une fois, le soir, avant de s’endormir, pour les oublier ensuite, ne lui suffisaient plus. Elle avait le souci d'apprendre, de nouveau, et d'être respectée, non pas seulement pour l’exécution de tâches répétitives, mais pour le savoir qu’elle aurait acquis. Rimbaud parle de "l’horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi". Elle était jeune mais déjà elle commençait à craindre de n’avoir jamais son propre domaine de compétence, ce petit arpent d’expertise qui assure une personne de pouvoir être utile, non seulement aux membres de sa famille, mais aussi bien à tous les autres. Pour autant, le duo qu'elle formait avec Barnabé et que complétaient les deux aînés de leurs enfants, demeurait inventif. Ensemble ils étaient capables de jouer de l'auberge des Aiguilles avec autant de brio que les Beatles savaient faire résonner, en s'aidant de toutes sortes d'instruments et d'appareils électroniques, leur studio d'enregistrement d'Abbey Road.

Je me souviens d'une nuit de fête où nous étions nombreux et où nous faisions du bruit, quand soudain Elsa et Barnabé nous ont annoncé que nous allions sortir ensemble, tout de suite, malgré la neige, et marcher en procession jusqu'à la chapelle, éclairés par des lampes de papier qu'ils avaient préparées et qu'ils nous ont distribuées au passage de la porte. Je me souviens du chemin le long duquel nous nous repérions sur la lueur des lampes et sur l'ombre des personnes qui nous entouraient sans bien voir leurs visages, sans être capables de les reconnaître, sinon parfois à un chuchotement ("C'est toi ?"), à une main sur l'épaule, à un sourire. Je me souviens du crissement de nos pas dans la neige, du bruit de nos souffles et de la buée qui sortait de nos bouches, puis que la chapelle était ouverte et qu'une jeune fille nous y attendait avec un violon (était-ce Madeleine ?) sur lequel elle a joué peut-être trois phrases d'une Partita de Jean-Sébastien Bach, d'un archet tremblant, avant qu'une voix plus forte entame une prière. Nous avons prié ensemble, puis nous sommes revenus, et au retour la procession s'est transformée en une horde de garnements, en une volée de sorcières et de sorciers qui couraient partout, qui jouaient à s'attraper, qui riaient, qui tombaient dans la neige et qui se relevaient en se donnant la main.

Certaines personnes qui ont du talent vous donnent le sentiment d'en avoir aussi. C'était le cas d'Elsa et Barnabé. Pourtant les choses se compliquaient pour eux. Ils avaient connu, dans la jeunesse de leur couple, un moment de grâce qui semblait s'achever et auquel il leur fallait survivre. La difficulté décisive est venue, pour Barnabé au moins, d’une question de transports. Tant que les deux aînés sont allés à l’école, il n’y avait qu’un voyage à faire, le matin, jusqu’à Entraunes, pour les y déposer, et un autre le soir pour les ramener. Mais ensuite ils ont dû aller au collège, et le plus proche était alors celui d’Annot. 

Le trajet de l'auberge des Aiguilles à Annot est long d'une cinquantaine de kilomètres et il ne s'effectue pas, par temps sec, en moins d'une heure. Puis, pendant une longue période de l'année, il pleut, il neige et immanquablement, aux petites heures du matin et du soir, la route se couvre de verglas. C'était hier dimanche et j'ai pu évoquer ces circonstances avec Barnabé. Nous sortions d'une messe à la cathédrale, prononcée par le Père Pierre Angela, au milieu de laquelle l'orage a éclaté et à l'issue de laquelle les fidèles ont partagé, sur une longue table installée dans la nef, le verre de l'amitié. Les grandes portes étaient ouvertes mais on ne sortait pas. On s'approchait du seuil, un verre de plastique à la main, pour contempler le déluge qui s'abattait sur la place Rossetti et pour échanger des remarques amusantes. Plus tard, nous déjeunions lui et moi dans un restaurant voisin, et Barnabé me disait comme il avait pu avoir peur du verglas. "Je chantais pour que les enfants chantent avec moi et ne s'aperçoivent pas du danger, mais je n'en voyais plus la fin." Il les conduisait là-bas le lundi matin et il retournait les chercher le mardi soir. Il les conduisait de nouveau là-bas le jeudi matin et il retournait les chercher le vendredi soir. Entre temps, les deux plus jeunes étaient entrés à l'école, qui n'était plus alors celle d'Entraunes, qui avait fermé, mais celle de Guillaumes, qui se trouvait donc éloignée d'une vingtaine de kilomètres. Et si encore Lilly et Isidore avaient tiré profit de l’internat ! Mais non, le secrétariat du collège appelait pour se plaindre qu'ils passaient leurs nuits à faire les voyous. "Elsa l'avait vu venir, me disait Barnabé. Elle avait compris que nous dépassions une limite au-delà de laquelle notre ticket n'était plus valable, et j'ai eu le tort de m'obstiner." Mais la vie réserve des surprises, comme avait dit le Père Angela dans son sermon, "ce n'est pas vous qui décidez", et c'est alors, au détour de ce chemin difficile, qu'un beau jour il a été question d'une petit restaurant devant la mer, sur la darse de Villefranche, qui s'appelait La Trinquette et qui les attendait.

 

Commentaires

Articles les plus consultés