Dis-moi que tu veux bien

La fois suivante que nous nous voyons, c’est au printemps, et elle m’annonce tout à la fois qu’elle a rencontré un garçon qui s’appelle Antoine, avec lequel elle va habiter - oui, sa valise est prête, ce sera sans doute demain, sa mère lui a dit que, si elle quittait cette maison sans être mariée, elle n’y remettrait jamais plus les pieds, mais tant pis -, elle ajoute qu’elle quitte l’usine par la même occasion, et que bientôt, sans doute, elle reprendra ses études, ou qu’elle essaiera de le faire, si elle en est capable.

Ce qui se marque ainsi, ce n’est pas une rupture entre nous (avions-nous jamais été ensemble ?), c’est un changement de vie. Fanny réussit à réaliser avec un autre garçon une manière d'exploit que je n’avais pas su la convaincre d’opérer avec moi. Antoine lui permet de changer de vie et ce changement est heureux. Il représente ce qui pouvait lui arriver de mieux. Elle ne parle pas encore de quitter le Parti Communiste, parce qu’Antoine en est un membre, lui aussi, et que c’est dans ce cadre qu’ils se sont rencontrés, mais les rapports qu’elle entretient avec cette organisation ne seront désormais plus les mêmes.

Déjà elle a desserré les mâchoires de l’ours qui tenait son crâne serré entre ses dents, qui la gardait prisonnière de sa gueule depuis l’enfance. Déjà, au moment où elle me parle, la contrainte politique qui s’exerce sur sa vie n’est plus tout à fait une contrainte familiale, et déjà la contrainte familiale n’est plus tout à fait une contrainte politique.

Antoine était un garçon que j'avais aperçu quelques fois, que je connais à peine. En sa compagnie, Fanny va avoir enfin le droit d’exercer sa raison de jeune femme libre et intelligente, de penser par elle-même, et surtout elle va avoir le droit d’exercer sa parole. Je ne dis pas qu’elle est guérie. Elle ne dit pas qu’elle est guérie. Il aura fallu des vies entières pour se libérer du conflit de loyauté dans lequel le Parti Communistes enfermait les familles de “camarades”, et je ne suis pas certain que Fanny en soit jamais venue à bout. Et c’est même la raison pour laquelle elle devait, quelques années plus tard, et cette fois en ma compagnie, investir tellement de foi et d’énergie dans l’éducation de ses enfants. Elle a fait en sorte, sa vie durant, de s’approcher de la Terre promise, mais elle savait qu’elle même ne l’atteindrait jamais.

Nous nous séparons donc. Les mois passent très vite. Six, peut-être. Maintenant je vis avec Isabelle. Je n’ai plus vu Fanny. Cette après-midi là (ce devait être au début de l’automne suivant), nous participons à une fête chez des amis. Les invités sont nombreux, il y a de la musique, même si nous ne dansons pas, tout le monde fume, il fait chaud et une fenêtre est ouverte sur un balcon qui domine la rue. Fanny avait-elle été prévenue de cette fête ? Sans doute, mais par qui ? Je l’ignore. Je sais seulement qu’à un moment je sors sur le balcon et que je la vois debout sur son VéloSolex, au pied de l’immeuble.

Elle me fait signe de descendre. Je descends. Elle m’embrasse et me dit : “Tu viens avec moi, je veux te montrer où j’habite.” Je remonte, je préviens Isabelle, je lui que j’en ai pour une heure ou deux, que je la retrouverai chez nous. Je prends ma voiture, et de nouveau, avec ma voiture, je suis le VéloSolex sur lequel Fanny est perchée.

Elle se dirige vers les quartiers nord, elle remonte tout le boulevard Gambetta, tout le boulevard de Cessole. Parvenue à la place Saint Sylvestre, elle emprunte le boulevard Jean Behra en direction de Saint Pancrace et La Sirole. Enfin elle tourne à droite dans la rue Louis Roubaudi.

L’immeuble était récent, le studio d’une propreté méticuleuse et meublé avec rien. Nous avons pris le thé, assis sur des coussins. Fanny aurait pu être japonaise. Nous avons bavardé. Notre conversation n’avait qu’un sens, qu’un seul contenu. Elle disait que nous en aurions beaucoup d'autres tout au long de notre vie, et que rien ne pourrait nous rendre plus heureux, et que rien que pour cela la vie méritait d’être vécue.

Puis, au moment où j’ai voulu partir, elle m’a dit : “Attends ! Je voudrais te montrer autre chose.” Elle a pris ses clés et elle est descendue avec moi. À l’angle de sa rue, elle m’a fait tourner dans l’avenue de La Vallière. Celle-ci est étroite, bordée de jardins et de petites maisons niçoises. Des maisons cubiques, à la façade lisse, peintes en ocre. Et, parmi ces maisons, elle m’en a montré une qui arborait, sous l’avant-toit, une frise représentant une guirlande de feuillages. Elle m’a dit : “Tu vois comme c’est joli ? Je me promène dans ce quartier chaque jour, quand Antoine est à la faculté, et je découvre beaucoup de maisons peintes comme celles-ci. Et on me dit qu’il y en aurait d’innombrables autres dans tout le pays niçois. C’est étonnant, tu ne trouves pas ?”

Je ne savais que dire. Oui, c'était ravissant de délicatesse. En effet, je n'avais prêté attention à la chose. Je hochais la tête. Elle a ajouté : “Si j’arrive à passer mon bac, si ensuite je peux m’inscrire à l’université et passer une licence d’art, j’aimerais, un jour, pouvoir étudier ces peintures murales. En devenir une sorte de spécialiste. Tu me verrais en spécialiste des peintures murales du pays niçois ? Tu m’aimerais quand même ? J’irais les photographier partout où il s'en trouve, je noterais les adresses. Tu m’accompagnerais dans ta voiture. Dis-moi que tu veux bien ?”

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