Fanny à l'université

Ce matin j’ai ouvert des albums photos pour vérifier des dates. Quand Fanny était malade, les sacs de médicaments envahissaient tout l’espace de notre salon. C’était une vision pénible. Une métaphore du cancer. Olivier et Madeleine les ont fait disparaître aussitôt qu'ils ont pu. Aujourd’hui ils sont remplacés par des albums de photos dans lesquels, en se penchant pour boire, on surprend Fanny au milieu des siens.

Les photos où elle apparaît avec ses enfants montrent la joie, souvent le rire dont se marquaient leurs relations, mais davantage encore la qualité de l'attention qu’elle leur portait. Nous avions ceci en commun que l’idée que nos enfants puissent être capricieux, paresseux, négligents ou menteurs ne nous est jamais venue à l’esprit, raison pour laquelle sans doute ils n'ont jamais montré aucun de ces défauts. Nous n’avons jamais imaginé qu’ils puissent nous décevoir, il ne pouvait pas en être question, il nous serait apparu comme une incongruité de seulement y songer. Qui étions-nous nous-mêmes pour que nos enfants puissent nous décevoir ? Et c’est la raison pour laquelle sans doute il ne nous ont jamais déçus. Ils savaient que, quoi qu'il puisse leur arriver, quelque erreur qu'ils puissent commettre, nous serions à leur côté et de leur côté pour soigner leurs blessures, les aider à mieux comprendre ce qui s'était passé et préparer la suite. 

Quand tout allait bien, chacun de nous vaquait à ses occupations. Nous pouvions vivre dispersés. Fanny ne cherchait pas à se les accaparer. Plus ils avaient d’amis, mieux c’était. Elle-même savait s'occuper ailleurs. Elle avait ses amies, et même des amis, avec lesquels elle allait passer de longues journées à Paris, à Ranzo ou à Saorge. Mais aussitôt que l’un ou l'autre de ses enfants se montrait malheureux, le Fab Four se reformait dans l’urgence à son initiative (ne l'avait-elle pas créé, alias John Lennon ?).

Le protocole était toujours le même. On rompait momentanément les amarres avec l’école, avec le quartier, avec le reste de la famille, et on s’en allait à Juan les Pins ou à Vintimille pour marcher au soleil, faire de la bicyclette, du patin à roulettes, lancer le diabolo ou le frisbee, manger des moules avec des frites si c’était à Juan les Pins, de la pizza ou de la torta verde si c’était en Italie, parler interminablement dans la voiture du retour, ou se taire. Et, le soir, le rituel se complétait à la maison par des repas de coquillettes au jambon, et par le visionnage en commun d’au moins deux films d’Éric Rohmer.  

(Mon Dieu, ces nuits où vos enfants sont malades, où ils rendent tout ce qu'ils peuvent par tous les orifices, où vous les ramenez dans votre lit, où couchés entre vous deux ils réclament une histoire, où vous inventez un bateau qui vogue dans la nuit et dont les marins regardent les étoiles, savez-vous pas, jeunes parents, que c'est et ce sera le meilleur de votre vie ?)

Quand je l'ai rejointe à Paris, pour vivre avec elle, au printemps 1979, elle avait eu le temps de passer le bac, avec cette fois une note de vingt sur vingt en mathématiques. "Tu sais, Antoine a été un excellent professeur", me disait-elle, "l'examinateur n'en revenait pas, il m'a interrompue au milieu de mes démonstrations, sinon j'y serais encore". À quoi je répondais que, même sans le vingt sur vingt qui l'attestait, je n'aurais pas douté une seule seconde ni de la compétence ni de l'implication de son bon ami. Puis elle avait passé une licence d'arts plastiques, et enfin elle avait entrepris d'obtenir un diplôme de maîtrise sous la direction de Jean Rudel, professeur émérite d'histoire de l'art de l'Université de Paris-Sorbonne.

Jean Rudel était un spécialiste des techniques de peinture, et le sujet qu'elle avait choisi portait sur les façades peintes en pays niçois. Deux types d'ornements étaient visés par ce travail, les frises réalisées sous les avant-toit de maisons, comme celle dont elle m'avait montré l'exemple, cinq ans auparavant, dans l'avenue de La Vallière, et les trompe-l'œil qui pouvaient représenter des fenêtres avec leurs encadrements ou des chaînes d'angle. La recherche qu'elle avait entreprise avait ceci d'original que la littérature sur le sujet était alors inexistante. Très peu de travaux concernant ce qui pouvait se rencontrer d'analogue en Italie ou dans les reste de l'arc alpin, et absolument rien sur ce qui se voyait en pays niçois, où pourtant les premiers relevés de Fanny montraient que l'aire géographique fourmillait d'exemples.

Elle me disait : "La peinture murale a été le luxe des pauvres. Non pas des plus pauvres, bien sûr, qui n'ont pas de maison, mais celui des petits artisans qui ont reçu des commandes ou qui ont construit leurs propres maisons avec l'aide de camarades, qui les ont conçues au plus simple, au plus économique, et qui ont demandé ensuite, à certaines spécialistes, d'y ajouter ces ornements. Or qui étaient ces peintres, venus sans doute d'Italie, après être passés par les cols de quelles montagnes, dont l'œuvre visible est tellement distinctive du paysage architectural d'ici, personne n'en sait rien. Aujourd'hui, après deux ans de recherche, figure-toi que je n'ai pas un seul nom."

Son travail devait porter à la fois sur l'histoire de ces peintures, pour autant qu'on pouvait l'écrire, alors que les réalisations n'en étaient jamais ni datées, ni signées, sur les techniques employées (celles de la fresque), et sur la distribution géographique des occurrences.

Elle était fière des relations qu'elle entretenait avec son directeur. Elle le voyait peu souvent mais celui-ci acceptait de commenter avec elle l'avancée de ses travaux au gré d'échanges téléphoniques prévus longtemps à l'avance, et qui avaient lieu à des heures avancées du soir. Elle s'y préparait depuis le matin. Elle craignait chaque fois de n'en avoir pas fait assez, d'encourir des reproches. Et chaque fois elle ressortait de ces entretiens avec la fierté d'avoir été appelée Mademoiselle ('Tu sais, comme Coco Chanel") et de n'avoir reçu que des conseils utiles et des compliments.

Faut-il que j'insiste sur le fait que le thème choisi pour cette recherche ressortissait à une morale, à un goût, à une esthétique communistes ? Fanny avait alors définitivement rompu avec le Parti Communiste Français, elle avait commencé de s'y opposer avec force, de témoigner contre lui en toute occasion, ce qui lui valait les sarcasmes de beaucoup de prétendus "intellectuels" parmi nos relations ("Qu'est-ce qu'elle a, celle-ci ? Un problème avec son père ?"). Mais la morale, le goût, l'esthétique n'avaient pas changé. Ils consistaient à accorder aux pauvres, aux travailleurs, aux artisans ce qui leur revenait. À leur rendre justice devant l'histoire. À demeurer indéfectiblement solidaire de leur race et de leur camp.

Oh, comme aujourd'hui encore je suis fier d'elle ! Dites-le, répétez-le à celles et ceux qui en doutent : le petit joueur de flûteau de Georges Brassens n'a pas trahi.

 

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