La captive

Andrew s'était souvenu après coup d'une histoire de son enfance où il avait été question d'amour et de cinéma itinérant. Cela se passait en France, pendant l'été de ses quinze ans. Un cousin l'avait invité dans un village des Pyrénées orientales, au-dessus de Prades, où il avait l'habitude de passer ses vacances. Ce village était situé dans la montagne, traversé par une route. À l'entrée du village, la route franchissait un pont au-dessus d'un torrent. Et chaque soir les jeunes accouraient de partout pour y être ensemble jusqu’au milieu de la nuit. Après quoi, ils rentraient par petits groupes, dans les rues désertes. Ou en couples, enlacés.

Même au cœur de l'été, les soirées étaient fraîches. Ils arboraient de beaux chandails tricotés à la main. Les garçons portaient des foulards de cotons noués autour du cou, comme des gitans ou des corsaires. Les filles montraient des jupes courtes, les pieds nus dans des espadrille aux semelles de corde tressée, et elles enfonçaient leurs poings dans les poches de leurs cardigans qu'elles étiraient ainsi jusqu'à les déformer. Elles riaient de se voir, et en même temps que les garçons, elles allumaient dans la nuit leurs premières cigarettes.

Certains se déplaçaient sans cesse à l'intérieur de la petite assemblée. Ils voletaient comme des lucioles, tandis que d'autres s'asseyaient sur le parapet du pont ou sur un banc, et y restaient. Ils laissaient aux premiers le soin de leur faire la cour. Ils écoutaient leurs plaisanteries en souriant parfois. Ils étaient, parmi tous, le plus admirés. On rendait hommage à leur pouvoir de séduction. Car le flirt était la grande affaire de ces soirées. Les intrigues, les signaux échangés, les manœuvres d'approche, le moindre propos étaient soigneusement calculés.

Les plus âgés parmi eux n'avaient guère plus de dix-huit ou dix-neuf ans, car ensuite l'usage voulait qu'on ne vienne plus s'asseoir sur le pont. On passait dans la catégorie de ceux qui filaient en voiture jusqu'à la ville la plus proche, qui était au bord de la mer, pour s'asseoir sur la plage et regarder les vagues danser au clair de lune. La musique d'une sardane trouait l’air derrière eux. Et parfois, au retour, les mêmes voitures traversaient le village à toute vitesse, sans s'arrêter. Elles allaient se perdre plus haut dans la montagne, là où la forêt était si dense et les gaves si profonds qu'on croyait entendre ricaner des démons.

Andrew, à peine arrivé, avait remarqué une jeune fille. Elle s'appelait Jeanne, et devait avoir (d'après ses calculs) deux ans de plus que lui. Elle ne faisait pas partie des filles les plus convoitées. Elle ne s'asseyait pas sur les bancs mais restait debout parmi les autres. Les garçons ne lui faisaient pas la cour, ils semblaient l’ignorer. Elle se tenait en retrait, écoutant les histoires qui se disaient autour d'elle, avec un sourire tranquille, posé, sans rien de moqueur. Ses yeux étaient gris. Elle portait les cheveux courts. Elle montrait une peau claire. Son corps était celui d'une nageuse et, les rares fois où elle parlait, c'était en laissant entendre un accent catalan plus marqué que chez ses camarades.

Ses jupes étaient aussi courtes que celles des autres filles, et ses cuisses plus musclées. Elle paraissait n’exister pour personne, sauf pour Germain, un camarade de classe qu'Andrew avait interrogé. Celui-ci parlait du talent que Jeanne montrait en mathématiques, qui devait lui permettre, disait-il, d'intégrer l'école polytechnique d'ici un an ou deux, puis de devenir astronaute. Et pourquoi pas ministre ?

Germain était-il amoureux d'elle ? Il avouait préférer les garçons. Mais il l'avait remarquée. Comme Andrew l'avait remarquée. À eux deux, ils formaient une confrérie de fanatiques absolus dont Jeanne ignorait l'existence. Elle avait deux admirateurs. Seulement deux. Andrew, de son côté, confiait à Germain qu'il aurait tout donné pour un seul baiser d'elle, pour une fois sa main appuyée sur sa nuque et ses yeux dans les siens. Mais il n'avait aucune expérience de l'amour et il ignorait où elle-même en était. 

Puis un troisième garçon est arrivé. C'était lui aussi la première fois qu'il venait au village. Il y était amené par un ami, il s'appelait Vincent et travaillait dans un garage près de Paris. Il possédait une voiture décapotable, encore qu’il avait été admis dans le groupe des plus jeunes, sans doute en attendant qu’on le connaisse mieux. Il était beau, le regard sombre et aussitôt qu'il l'a vu, Andrew a pensé que Vincent séduirait la jeune fille.

Jeanne et Vincent ne se regardaient pas. Ils ne se voyaient pas. Ils se tenaient à des kilomètres l'un de l'autre. Mais Andrew les observait. Et, soir après soir, il attendait que leurs regards se croisent.

Il y eut, un soir enfin, une projection de cinéma en plein air. Écran et projecteur avaient été installés sur une place qui se situait au sommet du village, devant l'ancien château, au milieu de masures depuis longtemps écroulées. À l'heure dite, il a fallu monter là-haut, en formant un cortège le long des rues étroites, en trébuchant sur les pavés disjoints, où les voix résonnaient. Andrew a cru que ce serait à cette occasion qu'ils se rapprocheraient. Mais non, Jeanne étaient parmi les premières et Vincent loin derrière.

Durant la projection (il s'agissait de La Grande Évasion, de John Sturges, avec Steve McQueen dans le rôle principal), Andrew s’est placé dans les tout derniers rangs pour mieux les surveiller. C’était absurde. Jeanne était placée loin devant. Il était impossible qu’elle devine où Vincent se tenait. Il y eut un instant pourtant, un seul, quand Steve McQueen fait rugir sa moto pour franchir avec elle les barrières de fil de fer barbelé que les soldats allemands tirent au milieu des champs, où elle s’est retournée. Parmi tous ces enfants assis dans l’obscurité, fascinés par l’écran, elle tourne la tête et regarde derrière elle, en direction de Vincent. Et Vincent, à l’autre bout d’un rang, la regarde aussi.

Quand et comment la jonction s'est-elle opérée ? Nul ne le sait. Au retour du cinéma, ils se tenaient par la main. Devant les yeux d’Andrew et de leurs autres camarades, Jeanne paraissait captive et accepter de l’être. Pour la première fois de sa vie, le lendemain soir, quand il a rejoint les autres sur le pont, Andrew apportait une bouteille de whisky et il s’est enivré.

Commentaires

Articles les plus consultés