L'art de la fugue

Puis, quand enfin nous décidions que la dispute avait assez duré, le remède était toujours le même. Il consistait à laisser les enfants se débrouiller tous seuls, pendant quelques heures, et à faire ensemble une promenade en voiture.

Ces moments de lâche abandon étaient devenus plus faciles à envisager maintenant que les enfants avaient grandi et depuis, surtout, que nous avions pris nos habitudes à l’Auberge des Aiguilles. Celle-ci existe encore. Elle se situe non pas dans le val d’Entraunes, dont Estenc marque le sommet, mais non loin de là, dans le val Pelens, sur la route du col des Champs, par où on redescend dans le département des Alpes de Haute Provence, mais cette fois à Colmars, un village situé une quarantaine de kilomètres au sud de Barcelonnette.

À l’Auberge des Aiguilles, nous pouvions confier Olivier et Madeleine à l’attention d’autres familles de pensionnaires, et d’ailleurs Olivier et Madeleine nous expliquaient qu’ils n’avaient pas besoin qu’on les surveille. Ils étaient assez grands et, pour meubler le temps de notre absence, ils avaient la télévision , des livres, un pré avec une balançoire autour de laquelle ils liaient connaissance avec d’autres enfants, des cartes à jouer, des puzzles, des coloriages. En plus de cela ils pouvaient s’accrocher à la grille pour regarder les beaux messieurs et les belles dames qui échangeaient des balles sur le cours de tennis.

D’abord nous restions silencieux, un peu abasourdis par les coups sournois que nous nous étions assénés l'un l'autre au cours des derniers rounds. Puis arrivait l’instant soudain où Fanny coupait la musique (car je n’avais pas pu m’empêcher de mettre de la musique), basculait le buste en avant vers le pare-brise, en même temps que, d'un main qui battait l'air, elle me faisait signe d’arrêter la voiture. "Là, là, regarde…", disait-elle, et je coupais le moteur. Je laissais le véhicule glisser silencieusement sur le bas-côté pour l’immobiliser juste avant que se produise la chute fatale dans le ravin. Il faut dire que nous risquions pas grand chose à nous arrêter ainsi au bord de la route. Sur celles où nous faisions nos escapades, il ne passait pas en vingt-quatre heures dix voitures comme la nôtre, cinq camping-cars, deux escouades de motards (une pour les BMW, l’autre en Harley-Davidson) et trois pelotons de cyclistes. Et voilà que nous retenions notre souffle. Nous restions en suspens, à regarder comment deux marmottes se dressaient sur leurs pattes de derrière pour frotter l’un contre l’autre leurs museaux d’amoureuses, comment une biche nous épiait de loin, à la manière craintive et hautaine d’un mannequin de Coco Chanel à la fin du défilé, juste avant de disparaître dans les coulisses, comment le soleil enfin jouait dans les feuillages vert tendre des arbres que le vent ployait sur l’autre rive du torrent, et l’eau qui miroitait semblait couverte alors de pétales de fleurs.

Cette façon de nous arrêter là où le monde nous faisait signe était l'une de nos spécialités. Nous en avions plusieurs, mais pas beaucoup, et celle-ci était, je crois, la plus précieuse. Ce qui nous apportait de l’apaisement, ce qui était capable de nous réconcilier dans l’instant, ce qui effaçait nos peines se trouvait à l’extérieur de nous et ne nous appartenait en aucune façon. Cela restait insaisissable. Toujours là où l’avait montré Ernest Hemingway, Across the River and into the Trees

Avouez que ce n’était pas grand chose. Et comment comprendre, comment admettre après cela qu’un jour, notre propre appartement se soit transformé en camp de la mort ? Le corps de Fanny a été carbonisé par la maladie, lentement, sous mes yeux, jour après jour, nuit après nuit, sans que j’y puisse rien. Et, au lieu que nous portions tous deux le même pyjama rayé, au lieu que soyons brûlés dans le même four crématoire, au lieu que nous mourrions ensemble, il a fallu que j’assiste à ce désastre avec assez de distance et de lucidité pour souhaiter enfin que sa douleur finisse. Elle le souhaitait aussi. Dans ses derniers jours, elle nous a appris que la mort, quoi qu’on en dise, n’est pas le pire qu’il puisse nous arriver. Et que, par conséquent, il n’est pas raisonnable de la repousser toujours. On peut soigner sa violence, on peut soigner la peur et la solitude de la mort. Mais reculer son moment ne la rend pas moins inévitable et peut la rendre plus hideuse encore. Elle aussi, nous devons l'accepter, comme nous acceptons tout de la vie.

 

Commentaires

J’ai passé cet après-midi un long moment avec une délicieuse amie. Et au détour de notre conversation, nous nous sommes posé la question de savoir ce que nous entendions (ou n’entendions pas) par "Dieu" aujourd’hui. Et comme il m’était déjà arrivé de faire, disons deux ou trois fois au cours des quarante dernières années de ma vie (il n’arrive pas si souvent qu’on parle des choses vraiment importantes), j’ai cité la nouvelle de Ernest Hemingway, intitulée Un endroit propre et bien éclairé, où le personnage principal, un vieillard solitaire et alcoolique, récite cette étrange prière: Notre nada qui êtes au nada, que votre nom soit nada, que votre règne nada, que votre volonté soit nada…, etc. Mais la prochaine fois que l’occasion se présentera, je citerai de préférence mon propre texte pour dire que les marmottes qui s’embrassent, la biche qui nous épie, le vert tendre des arbres, sont des manifestations de Celui capable de nous réconcilier dans l’instant. Je sais bien que Dieu peut être caché. Mais avec les soufistes, j’aime plutôt l’appeler l’Apparent.

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