L'auberge des Aiguilles

Chacun de nous voudrait avoir un pays et, dans ce pays, une maison où il soit chez lui, où il puisse demeurer aussi longtemps qu’il veut, où il puisse déposer ses livres, ses vêtements, de vieilles armes, une lunette astronomique et des pots de confiture, où, quand il sera vieux, il puisse retrouver certains jouets ayant appartenu à ses enfants, voire peut-être la robe de mariée de sa propre mère, des billes de verre, un album de timbres recouvert de poussière et de toiles d’araignée, je parle d’une maison sur le toit de laquelle, l’automne venu, il pleut, autour de laquelle l’herbe se mouille, et les grands arbres secouent leurs branches comme des ailes lugubres ou des mèches de cheveux, d’où tu puisses partir quand tu veux avec la certitude qu’elle attendra ton retour, la grosse clé se trouvant alors cachée sous un pot de fleur lui-même posé bancal sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Mais une telle maison n’existe pas, bien sûr. Sauf dans les romans de J. R. R. Tolkien. Et même quand elle existe, les garçons sont obligés d’en partir un jour ou l’autre pour faire la guerre à l’autre bout du pays, dans des tranchées où les frères sont séparés, où les lettres arrivent avec des mois de retard, où il faut vous amputer d’une jambe, où les chevaux hennissent et s’embourbent, si bien que les filles qui restent doivent accoucher toutes seules, laver leurs enfants dans des baquets de bois posés sur le sol, au beau milieu de la cuisine, étendre au grand vent leurs lessives dans des prés où pousse la menthe, et apprendre en fin de compte, bien sûr, à se servir du vieux fusil dont le recul vous arrache l’épaule pour se défendre des bandes de pillards qui rôdent autour comme des loups. Fanny adorait Retour à Cold Mountain, le film d’Anthony Minghella, que nous avions vu pour la première fois au cinéma, au moment de sa sortie, en 2004, et qu’elle avait revu un nombre incalculable de fois à la télévision. Je crois qu’elle nous identifiait, elle au personnage incarnée par Nicole Kidman, moi à celui interprété par Jude Law. Et, en effet, Dieu sait que j’ai marché dans la neige pour la retrouver, Dieu sait que les corbeaux ont battu leurs ailes autour de ma tête, Dieu sait combien de fois les méchants m’ont troué la peau, de ce côté-là elle ne se trompait pas, mais dans la réalité, hélas, c’est elle qui est morte la première. Et, puisqu’il semble que nous ayons un peu de temps, que l’automne arrive, que je ne dors guère la nuit, je voudrais parler d’une maison qui était une auberge de montagne, dans laquelle la famille qui la tenait nous a accueillis un si grand nombre de fois, et avec une telle amitié, que pendant longtemps nous avons pu croire qu’elle était aussi la nôtre.

 

Commentaires

Anonyme a dit…
Je me souviens d'une rencontre avec elle, sur un sommet assez élevé, où elle avait évoqué cette maison et ces hôtes. Ses mots alors étaient à quelque chose près les mêmes que ce que tu as écrits. Anne
Annie m’avait parlé de cette rencontre. Merci de la mentionner. Il me semble qu’il existe une ou deux photos quelques part pour marquer l’événement, et peut-être pour le dater. (Je me trompe ou Dvorah était avec toi?) Bise
Dvorah a dit…
Oui, j'étais là, je dois avoir des photos dans un coin, il faudra que je les cherche. Il y avait toute ta tribu, mais je ne me souviens pas que tu y étais, tu étais resté en bas, à l'auberge (il faut dire, de ton côté, c'était 900m de dénivelé). Nous étions monté par Gialorgues, où j'ai découvert le plus beau paysage de tout le pays, des ânes et des moutons, et nous nous étions rejoints au col où nous nous étions donnés rendez-vous. Un magnifique souvenir, c'était un autre temps il est vrai, mais il reste le magnifique souvenir, et le plateau de Gialorgues, et l'auberge des Aiguilles ...

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