L'auberge des Aiguilles

Nous fréquentions l’Auberge des Aiguilles depuis plusieurs années déjà. L’établissement appartenait à la commune d’Entraunes et il était géré par un couple de personnes sympathiques, qui avaient une petite fille de l’âge d’Olivier et qui nous servaient, le soir, d’excellents potages, suivis d’un morceau de tomme fabriquée à la ferme voisine et d’une compotée de fruits, après quoi nous débarrassions la table pour jouer aux cartes, ou aux dominos, jusqu’à l’heure de monter dormir dans notre chambre. Mais un jour, sans doute étaient-ils fatigués de la montagne, ceux-ci nous ont annoncé qu’ils s’en retournaient à Strasbourg, où ils s’étaient connus, pour y ouvrir un restaurant. Et l’auberge est restée fermée pendant plusieurs mois avant que ce couple soit remplacé par un autre, formé de Barnabé et Elsa qui avaient deux enfants et avec lesquels nous nous sommes vite liés d'amitié.

Elsa était née en 1970, elle aurait pu être notre fille, Barnabé était de sept ans plus âgé qu’elle, et ce que l’on remarquait d’abord quand on les découvrait, c’est qu’ils n’étaient ni l’un ni l’autre des professionnels de l’hôtellerie. Ils nous disaient qu’ils venaient du scoutisme et du militantisme catholique, post-Vatican II, et que ce projet professionnel était en même temps, pour eux, un projet de vie.

Ils étaient beaux. La lumière les habitait. Barnabé avait d’abord voulu être prêtre. Puis, quand il en avait abandonné l’idée, il avait fait des études d’assistant social. Son diplôme une fois obtenu, au moment d’effectuer son service militaire, il s’était déclaré objecteur de conscience. Il avait été alors astreint à une mission d’intérêt général. Il s’était acquitté de cette obligation en devenant responsable départemental des louveteaux, une organisation scoute adaptée aux garçons et aux filles âgés de huit à douze ans. Et c’est dans ce cadre qu’il avait rencontré Elsa, dont il avait fait une cheftaine.

Une fois libéré de ces obligations, il était entré à l’ASTIAM, une importante association spécialisée dans l’accueil des migrants. Il y avait passé dix années, durant lesquelles Elsa avait dirigé l’aumônerie diocésaine des lycées et entrepris des études de théologie. Son université de rattachement était celle de Strasbourg, tandis que les cours avaient lieu à Aix-en-Provence. Mais Lily, l’aînée de leurs enfants, était née en 1991, dans la première année qui avait suivi leur mariage, et un second enfant, Isidore, seulement deux ans plus tard. Si bien que le métier de mère prenait à Elsa beaucoup de temps et d’énergie, au point qu'elle avait dû interrompre ses études de théologie. Quant à Barnabé, il avait fait ses armes dans le milieu associatif, tout particulièrement dans le quartier des Moulins, qui était réputé pour être l’un des plus difficiles et des plus dangereux de la ville, et maintenant il lui venait l’envie d’ouvrir un lieu qui serait à lui, qu’il gérerait avec Elsa, qu’ils animeraient ensemble en compagnie de leurs enfants, une utopie inscrite dans le réalité, un phalanstère fouriériste à la fois très éloigné du monde et conçu pour accueillir une communauté. 

L’accueil était leur thème astral, leur mot d’ordre. Ils adoraient accueillir toutes sortes de gens, non pas des prétendus coiffeurs ni des soi-disant notaires, mais des gens bien, qui ne prétendaient pas faire la révolution mais qui s’efforçaient néanmoins de changer le monde, de le rendre un peu meilleur, qui tentaient de mettre en pratique, au jour le jour, la préconisation de Gandhi qui dit : “Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde! Le bonheur, c’est lorsque vos actes sont en accord avec vos paroles”. Et toutes sortes de personnes adoraient, en effet, être accueillies par eux. 

Ils rouvrent l’auberge à l’automne 1998, et en quelques mois le public n’est plus le même. Jusqu’alors on côtoyait là-bas des familles monégasques qui arrivaient dans d’élégantes et puissantes berlines, et qui en sortaient vêtues comme à Chamonix de vêtements blancs bien repassés, de serre-tête et de lunettes de soleil, la raquette de tennis sous le bras, un pull de coton torsadé jeté sur les épaules. Désormais, ce sont plutôt de jeunes prêtres, des diacres en formation, des femmes clowns visiteuses d’enfants malades dans les services pédiatriques des hôpitaux, des infirmiers psychiatriques, des responsables diocésains de l’enseignement privé, des instituteurs en recherche de méthodes pédagogiques alternatives, des femmes qui élèvent ensemble leurs enfants et qui envisagent sérieusement de commercialiser leurs fromages de chèvre, des fabricants de yourtes. Tous ces gens-là discutent beaucoup, écoutent Georges Brassens et ne manquent pas une occasion de faire la fête. Que rêver de mieux? 

Je me souviens d’un réveillon où Barnabé avait demandé à chacun des convives de rédiger un petit texte sur un post-it et d’aller le coller, au milieu des autres, sur une porte qui symbolisait sans doute le passage de l’année. Et Olivier et moi avions battu tous les records de laconisme en copiant l’aphorisme célèbre de Saint Augustin Dilige, et quod vis fac, qui signifie Aime et fais ce que tu veux

Dire que nous nous sommes fondus dans le groupe serait exagéré. Nous autres étions formés pour le combat, entraînés au combat, prêts à le livrer, toujours sur le qui-vive. Si Fanny, amoureuse de la montagne, avait voulu faire de moi le père de ses enfants, c’est qu’elle savait pouvoir compter sur ma capacité à confondre des idoles, jeter à bas de leurs piédestaux certaines statues encombrantes, dénoncer les mensonges même les mieux admis. Pour nous, le moment de la réconciliation avec le monde n’était pas encore venu.

 

Commentaires

Anonyme a dit…
Cet "épisode" ressemble à une courte nouvelle ... un long développement décrivant avec minutie des humains et des situations qui font vraiment écho et puis cette chute ... qui nous entraîne déjà vers autre chose. Anne

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