Le pré en pente et la chapelle Saint Barnabé

Si, quand vous êtes jeunes, vous fréquentez les boîtes de nuit, les surprises parties, les tables de poker, il arrive que vous quittiez ces lieux assez tard dans la nuit, et que vous rentriez seul. Alors, il peut arriver qu'il pleuve. Et, si c’est le cas, il y a de fortes chances pour que la sensation que vous éprouvez alors vous marque pour le restant de vos jours.

Très tôt je n'ai plus fréquenté ces lieux. J'y ai renoncé. Le soir, je restais chez moi, à regarder des films à la télévision, puis, quand Fanny et les enfants allaient se coucher, je m'attardais à lire encore et à écrire. Mais j'avais gardé le goût de la pluie qui me rappelait ces nuits de ma jeunesse où je traînais dans les rues, sans avoir le courage de regagner le domicile de mes parents, et cela parfois jusqu'à ce que le jour se lève. Et quand, occupé comme j’étais à mes travaux d’écriture, il arrivait soudain que la pluie s'abatte sur la ville, aussitôt je fermais mes livres et mes cahiers, j'éteignais mon ordinateur et j'allais tirer le rideau de la fenêtre de mon bureau pour regarder, du haut de notre quatrième étage, les verses luisantes qui striaient la nuit.

Enfin, j'allais me coucher à mon tour. Je prenais soin, néanmoins, de laisser entrouverte la fenêtre de notre chambre pour mieux entendre le bruit de soie, le lent chuintement qui inondait le ciel, auquel s’ajoutaient des claquements assourdis comme ceux de galets au fond d'une rivière, et que traversaient encore les ruissellements de certaine gouttière ou de quelque rigole au bord de laquelle j’imaginais que trottaient des rats. Parfois, claquait sur le trottoir mouillé le pas du noctambule que j'avais moi-même été. Je le reconnaissais. C’était de nouveau le même jeune homme qui se demandait sur quelle plage ou sur quelles marches d'église il finirait la nuit. D’autres fois, c'était le pas plus pressé, en chaussures à talons hauts, d'une femme infidèle ou d'une ouvreuse de cinéma. À moins que ce ne fût celui d’une infirmière qu’on avait appelée pour un soin urgent et qui rentrait chez elle.

Glissé dans mon lit, je sentais sur mon épaule le souffle de Fanny qui dormait. Je disais très doucement à son oreille : "Tu entends, il pleut." Alors elle me prenait la main, ou elle appuyait son pied contre mien, et sans se réveiller, elle murmurait : "Madeleine a éteint sa lumière?" ou encore "Olivier a bien mis son réveil?" Après quoi nous nous taisions. Je percevais distinctement le souffle de ces trois personnes séparées dans leurs chambres respectives, et pour peu que la pluie continuât de tomber jusqu'à ce que m'endorme à mon tour, j'étais alors le plus heureux des hommes.

Il m'arrivait de dire, un peu par provocation, que Dieu ne nous doit rien. Je savais que, quant à moi, il m'avait donné beaucoup plus que j’avais mérité. Et il était facile de deviner que le caractère précieux de ces moments tenait à ce qu'ils ne pouvaient pas être provoqués par nous, en aucune manière, et qu'ils seraient éphémères. En même temps que nous en jouissions, nous goûtions la mélancolique certitude de devoir les perdre. Ensuite, comme devait dire un jour l’un de nos présidents de la République qu’on interrogeait à propos de sa maladie, il ne faudrait pas"faire l’étonné".

J'ai appris assez tôt aussi qu'à défaut de la pluie, je pouvais écouter le piano de Glenn Gould. J’ai découvert cette musique à l’époque où je vivais avec Isabelle, nous l’avons écoutée ensemble, et, quand j’ai quitté celle-ci pour rejoindre Fanny à Paris, dans le sac de toile que j’ai emporté avec moi, il n’y avait pas livres, seulement du linge, un carnet, un petit magnétophone à cassette avec lequel j’imaginais de tenir un journal sonore, et une seule cassette de musique enregistrée qui était celle où Glenn Gould interprétait les Partitas de Jean-Sébastien Bach. J’ai écouté et réécouté ces œuvres, inlassablement, tout au long de ma vie, tout particulièrement la Partita N° 2 en do mineur, BWV 826.

Fanny, elle, aimait l’herbe des prés et, plus qu’aucune autre, celle du pré qui conduit en pente douce vers la chapelle Saint Barnabé. Il se trouve au bout d’un chemin qui part de l’auberge des Aiguilles et qui serpente sur une arrête rocheuse au bout de laquelle on domine de très haut le Val d’Entraunes. Elle me disait : "Si un jour je suis malade, tu m’emmènes ici et peut-être que je guérirai." Nos enfants ont couru et crié tant de fois sur le pré en pente qui conduit à la chapelle. Nous pouvions imaginer que plusieurs visites en ce lieu seraient alors nécessaires pour obtenir la guérison. Mais nous n’avons pas eu le temps d’en effectuer une seule, et je me demande à présent si j’y retournerai un jour.

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