Le son du silence

Fanny termine sa maîtrise en 1981. C’est l’année où Agnès Varda sort Mur murs, un film documentaire consacré aux peintures murales d’artistes californiens à Los Angeles. Le sujet devient-il à la mode ? On peut l’imaginer. Jean Rudel indique alors à Fanny le chemin de la thèse. Celle-ci en est flattée, mais elle refuse. Son intérêt pour les peintures murales n’a pas faibli et elle serait désireuse de poursuivre sa recherche mais en restreignant celle-ci aux aspects les plus matériels. Elle n’est pas historienne et ne souhaite pas le devenir. Mais elle voudrait poursuivre le recensement de ce qui existe, travailler à la restauration de ce qui mérite de l’être, et peut-être collaborer à la création de fresques originales.

À Paris, maintenant, elle illustre des livres pour enfants, mais chaque fois que nous sommes de passage à Nice, elle en profite pour compléter ses collections. J’ai aujourd’hui, à portée de la main, des centaines de photos qui montrent toutes sortes de motifs ornementaux, végétaux ou animaliers, plus rarement des visages de femmes (gorgones ou sirènes), souvent très simples, réduits à des frises, réalisés au pochoir (ce qui signifie qu’on doit pouvoir les retrouver à l’identique sur les murs de différentes maisons, dans différents quartiers de Nice comme dans différentes vallées de l’arrière-pays, au cœur de différents villages), d’autres fois richement élaborés, en formes de trompe-l’œil architecturaux et qui peuvent recouvrir dans ce cas une partie importante de la façade.

Les communes commencent à rechercher des peintres capables de restaurer certains bâtiments publics, des mairies, des églises. Et, pour répondre à ces commandes, un petit nombre de jeunes artisans tâchent de se former à ces techniques. Ce sont les baroqueux de la peinture de décor. Fanny va les rencontrer dans leurs ateliers. Elle leur parle, les écoute. Elle revient de ces rendez-vous avec des informations nouvelles dont elle est impatiente de me faire part. Elle mesure mieux l’importance de ce que ses propres recherches lui ont appris (comment dessiner un motif sur du papier, grandeur nature, puis comment déposer le papier sur le mur chaulé pour en relever l’empreinte). Les femmes dans le métier sont plutôt rares. Ses avis sont appréciés. On respecte sa compétence, en même temps qu’on trouve du charme à ses allures de brindille et sa gaieté.

Elle m’explique qu’au cours des dernières années certains bâtiments ont été recouverts à la va-vite de peinture industrielle, dont on obtient des couleurs férocement opaques (elle dit "bouchées"), et qu’il faut donc en gratter la couche pour retrouver derrière la couleur primitive. On prélève des pigments, on fait de multiples essais sur de toutes petites surfaces, et après beaucoup d’ajustements, en utilisant les anciennes techniques, on redonne à la couleur des murs la transparence délicate de la fresque.

Certains de ces garçons l’invitent sur les chantiers. Près d’eux, elle ne tarde pas à utiliser, elle aussi, le crayon, la règle et le pinceau. Quand, début 1983, nous revenons habiter Nice, elle est enceinte d’Olivier, et je la revois, le ventre déjà rond, vêtue d’une salopette Agnès B., perchée sur la passerelle étroite d’un échafaudage à une hauteur vertigineuse. La façade en question était celle, place Rossetti, de la cathédrale Sainte Réparate.

C’est alors que lui vient l’idée de solliciter un emploi au service des monuments historiques de la mairie de Nice. Elle envoie un exemplaire de son mémoire de maîtrise, un curriculum vitae, une lettre de motivation. Et elle attend. Quelques semaines plus tard, elle reçoit par courrier une proposition de rendez-vous. Elle l'accepte et s’y prépare. Le jour dit, elle emporte avec elle encore une liasse de photos. Je l’accompagne jusqu’à la porte et je l’attends dans la rue.

Quand l’entretien commence, elle comprend qu’elle est déjà embauchée. Son profil, son expérience, son titre acquis à la Sorbonne correspondent très exactement au poste que le service a besoin de créer. “Eh bien, Mademoiselle, vous nous avez convaincus”, lui dit un monsieur souriant, au bout de vingt minutes d'entretien. “Nous reprendrons contact avec vous dans les plus brefs délais pour vous proposer les conditions matérielles de votre emploi, à savoir un salaire, des horaires et bien sûr un bureau où déposer vos archives et classer vos collections. Il restera ensuite à définir les priorités de notre action.”

Déjà son interlocuteur s’est levé. Fanny se lève aussi. Pourtant elle marque une très légère hésitation. Elle dit : “Peut-être faut-il que je précise que mon père, Ernest Di Caprio, est membre du Conseil municipal ?
-- Ah pardon, ce nom n’avait pas attiré mon attention. Mais, dans ce cas, il sera encore plus facile de convaincre nos très hauts responsables…
-- Je l’espère. Mais il se trouve que Ernest Di Caprio est membre de l’opposition. Il a été élu sur la liste du Parti Communiste.”
Du coup, l’interlocuteur se rassied. Il dit : “Dans ce cas, c’est autre chose. La décision nous échappe. Elle ne peut être prise que par le maire en personne. Votre père et lui siègent dans la même assemblée. Je suis certain qu’ils se connaissent mieux que vous ne croyez, et qu’ils s’apprécient en dépit des différences partisanes. Il suffira qu’ils échangent quelques mots dans un couloir, et vous verrez que tout s’arrangera très vite. Au revoir, Mademoiselle.”

Fanny sort de là complètement détruite. Elle me dit : “Je ne lui demanderai jamais de faire cela pour moi, et si je le lui demandais, il ne le ferait pas.” Je lui réponds qu’elle n’a rien à demander à son père. Qu’il suffira qu’elle lui raconte l’histoire. J’insiste : “Il ne s’agit pas que tu lui demandes un service. Il se trouve que ses engagements personnels représentent, pour toi, un obstacle infranchissable à l’obtention d’un emploi que tu mérites, que tu étais sur le point d'obtenir. C’est une toute autre affaire. Il s'agit juste que son militantisme politique ne t'empêche pas de faire le métier que tu aimes. Et, plus simplement, de gagner ta vie.” 

Deux jours plus tard, nous étions dans la salle à manger de ses parents, à Saint Roch. Ernest lisait L’Humanité dépliée sur la table. Nous sommes restés debout, ainsi que la mère de Fanny qui se tenait derrière lui. Fanny a raconté l’histoire en quelques phrases. Ernest a écouté, le regard oblique, puis, très ostensiblement, il a baissé la tête pour reprendre sa lecture. Pas un mot n’a été échangé. Ni ce soir-là ni jamais, il n’a évoqué la chose.

Nous sommes rentrés chez nous. Fanny n’a pas pleuré. Elle a rassemblé tous les documents qu’elle avait accumulés au fil des ans sur le sujet, son mémoire imprimé, ses notes manuscrites, ses photos. Elle s’est mise à genoux pour les enfouir au fond d’un placard. Son renoncement a été total, définitif. Jusqu’à la fin de sa vie, son silence sur le sujet a été aussi assourdissant que celui de son père. Et moi, aujourd’hui, Hello darkness my old friend, j’ai ouvert le placard et exhumé le trésor. Il était là, intouché depuis plus de trente-cinq ans. Les vestiges sont à présent éparpillés autour de mon fauteuil, tandis que j’écris. Je les tiens à la disposition de nos enfants. Et je raconte l’histoire sans peur, sans envie et sans méchanceté. Juste parce que the vision that was planted in my brain / Still remains / Within the sound of silence. Pour qu'on le sache.

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And the vision that was planted in my brain / Still remains / Within the sound of silence

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