L'étonnement et la répétition

Olivier est né au mois de juillet 1983. Cet été-là nous n'avons pas quitté Nice. Nous sortions de chez nous pour aller au jardin de Cimiez, où il y avait des oliviers et des ruines romaines. L'été suivant, nous avons passé un mois à Belvédère, qui est un village de l'arrière-pays situé à 830 m d'altitude, où Olivier a appris à marcher. L'été suivant, c'était à Entraunes, 1100 m d'altitude, où s'est tenu un grand banquet au cours duquel nous avons mangé de la polenta et chanté Quel mazzolin di fiori au milieu des bergers. Et l'été suivant encore, à Estenc, 1800 m d'altitude, très précisément dans la ferme de la famille Mendine, que quelques pas à peine séparent de la colonie où Fanny avait passé toutes ses vacances lorsqu'elle était enfant, et où elle se trouvait encore à l'été 68. Et désormais, nous sommes revenus chaque été dans cet endroit du monde, et même en d'autres saisons, pour savoir si les arbres étaient rouges quand il fallait, si la neige était tombée, si les étoiles étaient bien à leurs places dans le ciel et les fleurs dans les champs.

Fanny connaissait les noms de la plupart des sommets environnants et elle avait marché sur tous les chemins qui y conduisaient. C'était ici son pays. Jean Oury et Marie Depussé, quand ils parlent de la clinique de La Borde, placent la psychiatrie institutionnelle sous le double principe de l'étonnement et de la répétition. Le hameau d'Estenc a tenu lieu de clinique de La Borde pour la petite famille de fous que nous formions. Il nous suffisait d'y être pour nous sentir un peu soignés. Consolés du monde. Bien que devenus parents, nous n'étions pas certains, Fanny et moi, d'avoir compris toutes les règles de la vie. Mais ici, Fanny ne craignait pas pour ses enfants, ni les orties sur les mollets, ni les piqûres d'abeilles, ni les chutes à genoux sur les sentiers pierreux. Ici elle avait confiance, et elle voulait qu'ils aient confiance aussi. Elle ne les retenait pas, elle les laissait courir tout seuls, jusque sur le petit pont de bois entre les planches duquel on voit se fracasser l'eau du torrent près de sa source. Ensemble, nous voulions qu'ils découvrent que l'étonnement peut aller de pair avec la répétition, et que peut-être il a besoin d'elle pour se produire.

Moi, dans ce lieu qui était à elle, j'apportais la musique et les livres. Il fallait qu'à un moment ou un autre, plusieurs fois par semaine, je les embarque dans la voiture, que je leur fasse passer le col de la Cayolle (2324 m) pour redescendre jusqu'à Barcelonnette. Sur la route, nous avions écouté la Sonate à Kreutzer, dans l'interprétation historique qu'en donnent Yehudi Menuhin au violon et sa sœur Hephzibah au piano, et quand nous arrivions, nous courrions acheter quantité de magazines et de livres, auxquels nous pouvions ajouter ensuite, en traversant la rue centrale, de pleins sachets de tourtons au fromage et aux légumes.

Quand nos amis revenaient de Thaïlande ou même de Suisse, Fanny s'interrogeait sur les raisons qu'ils pouvaient avoir de voyager si loin. Quelques années plus tard, viendra le tour de Norah Jones. Nous ferons passer en boucle son premier album (Come Away with Me, 2002) dans la voiture. Et je promettrai alors à Madeleine que nous irions l'écouter ensemble, un soir, à New York, dans une boite de jazz. Oui, peut-être que nous ferons cela. Je voudrais bien. Une seule fois. Nous nous assoirons à une table et nous l'écouterons l’un près de l’autre, les yeux fermés. Ensuite, plus d’histoire. Je pourrai rejoindre Fanny.

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