Ô la neige

Il arrivait un moment, à l’automne, où, quand on se réveillait le matin, il faisait encore nuit, et où c’était dans la nuit encore qu’on sortait dans les rues de la ville pour se rendre à son travail. Et, avec un peu de chance, il pouvait arriver, quelques semaines plus tard, qu’en en se réveillant dans cette nuit du matin, on découvre la neige. 

Ô la neige ! Par les fenêtres de sa chambre, on la voyait sur les toits éclairés par la lune, sur les trottoirs où elle paraissait jaune, dans le halo des réverbères qui étaient restés allumés toute la nuit, comme des vigiles, où les rares passants marchaient d’un pas hésitant de crainte de glisser. On la voyait sur la chaussée où les voitures étaient beaucoup moins nombreuses, où elles braquaient leurs phares, roulaient très lentement et paraissaient perdues. Quelques flocons flottaient encore entre les façades des immeubles et les bruits étaient comme assourdis. Alors on s'habillait en vitesse pour ne rien manquer du spectacle. 

On sortait, on voulait marcher, s’enfoncer dans ce qu’il restait de nuit, boire d’une eau qui était comme celle des profondeurs, plus pure, dans laquelle les sottes utilités de la vie diurne n’avaient plus cours, où chacun se retrouvait pour un moment dans le corps et dans l’esprit de l’enfant qu’il avait été et qu’il croyait perdu. Et, chemin faisant, on voyait le jour se lever, on découvrait le changement de décor provoqué par la neige avec un ravissement tel qu’il nous faisait parler aux passants inconnus que nous rencontrions, qu’il nous faisait rire avec eux. La ville entière montrait un autre visage, et ma crainte était alors que Fanny, que j’avais laissée endormie, se réveille trop tard pour voir ce que je voyais.

Bientôt je n’y tenais plus. J’entrais dans un café. À peine avais-je commandé un café-crème et deux croissants, que je filais dans la cabine téléphonique pour l’appeler. Je lui disais : "Tu as vu la neige ?" Et je comprenais alors qu’elle avait attendu mon appel. Elle me parlait des collines et des sommets montagneux qu’elle apercevait depuis la fenêtre de notre cuisine, qui semblaient surveiller la ville comme des géants débonnaires ou peut-être comme auraient fait les brigands encapuchonnés de Tomi Ungerer. Elle les nommait un à un et m’en décrivait l’allure. En ville, hélas, avant midi, la neige aurait fondue, mais elle me disait : "Demain, si tu veux bien, nous prendrons la voiture et tu m’emmèneras la voir."

Quand nous avons connu l’auberge des Aiguilles, celle-ci est devenue le but habituel de ce genre d’escapades. C’était loin et, sur la route, il fallait traverser les gorges du Daluis dont les roches rouges montraient des formes effrayantes. Mais leurs inquiétantes féeries remplissaient une fonction remarquable. Elles marquaient une frontière entre le monde d’en bas, qui était celui des adultes responsables, et celui d’en haut où allaient se réfugier avec leurs enfants de jeunes couples épris de liberté, désireux de rapports plus habituels et plus directs avec la nature, avides de solitude et de paix, en même que d’échanges plus solidaires avec les autres. Elsa et Barnabé faisaient partie de ce petit peuple d’Indiens, auquel je me sentais un peu étranger. Mais je ne doutais pas que Fanny était attirée depuis toujours par ce mode de vie. Qu’elle aurait aimé que nous demeurions là, ensemble, nous aussi, dans un chalet ou une maison de village, autour d’un poêle en fonte, et que le temps ne passe plus. Qui a dit que le temps est un salaud et que, de nos chagrins, il se fait des manteaux ?

 

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