Oh, Sister !

Tous les jeunes parents connaissent, j’imagine, ces disputes bâillonnées, qui durent pendant des nuits et des jours parce qu’on est en vacances avec les enfants et qu’il n’est pas question alors d’exprimer devant eux l’animosité mortelle qu’on nourrit l’un pour l’autre, des disputes dont on a vite fait d’oublier ce qui les a déclanchées mais qu’on ne parvient pas à terminer pour autant, qui s’enveniment et qui transforment la vie familiale en une antichambre de l’enfer. Nous en avons connues beaucoup, Fanny et moi, même à la montagne, et à la montagne plus encore qu’ailleurs. Parce que nous y étions toujours mal installés, et que pour lire, écrire et écouter de la musique j’aurais eu besoin, sinon d’une connexion internet, il ne fallait pas rêver, du moins d’un fauteuil et, à côté de ce fauteuil, d’un simple tabouret où je puisse empiler mes livres et mes carnets, dispositif que je ne trouvais moyen de mettre en place nulle part dans nos locations d’été, si bien que quelquefois, quand il faisait trop chaud sur la terrasse ou que le reste du Fab Four riait trop fort devant le poste de télévision, je prenais la voiture pour aller chercher du calme ailleurs.

Fanny s’irritait de ce que je ne veuille pas renoncer à mes activités professionnelles de gost writter pendant quelques jours au moins pour l’accompagner dans ses randonnées pédestres et y entraîner avec elle nos enfants. C’était le rôle du père d’entraîner sa famille vers les plus hauts sommets. C’était du moins le rôle que son propre père avait joué. J’étais pris dans une contradiction. Elle m’avait choisi pour faire de moi le père de ses enfants, mais aussitôt que j’avais acquis ce statut, j’étais devenu pour elle l’objet d’une méfiance dont elle n’avait jamais réussi à se départir tout à fait, sauf dans les tout derniers mois de sa vie, quand ensemble nous avions dû faire face au pire, une méfiance qui nous épuisait l’un et l’autre, et qui tenait à ce que, pour justifier le père qu’elle avait eu, qui s’était montré terriblement tyrannique à l’égard de sa famille, il fallait qu’elle suppose (qu’elle redoute en même temps qu’elle souhaite) que tous les pères l’étaient aussi.

Il fallait qu'elle me prête tous les défauts de ce père, alors qu'il était très évidents que je ne les avais pas. Et, en même temps, elle me reprochait de n'avoir pas la seule qualité que celui-ci avait bien eue et qui était celle de guide de montagne.  

Dans les pires moments, elle me reprochait de ne penser qu’à moi, et ce reproche était d’autant plus déchirant qu’il me rappelait tout ce qu'il m'avait fallu sacrifier pour protéger notre couple, un passé, des liens personnels, des solidarités familiales, dont chaque jour de nouveau je devais faire abstraction et qui, pour autant, ne pouvaient pas s'effacer. Et, à côté de cela, elle me reprochait de ne pas emmener ma cordée sur les crêtes rocheuses comme son père l’aurait fait, à quoi j’avais du mal à lui répondre sans durcir le ton qu'elle se trompait de personne, que si j’étais heureux de me retrouver à la montagne parce que c’était sans doute là qu’elle était la plus heureuse, et que si j’approuvais qu’elle transmette ce goût à nos enfants, pour autant, la montagne était un lieu où je restais son invité, où je n'étais pas chez moi comme je pouvais sentir me sentir chez moi chaque fois que je pénétrais dans ma petit église de la rue Vernier, ou quand j’écoutais Joan Baez chanter The House Of The Risin' Sun

Je me trouvais là, avec eux, pour autant je souffrais de ne pas pouvoir me ménager un espace personnel dans lequel mon désir, comme une plante, aurait continué de se nourrir. Roland Barthes parle de son grand-père B. qui, "à la fin de sa vie, s’était aménagé une petite estrade le long de sa fenêtre, pour mieux voir le jardin tout en travaillant." Plutôt que les sommets arides, je souhaitais cette fenêtre et ce jardin dans lequel j’aurais attendu qu’on étende du linge, et où le parfum de la lessive se serait mêlé, le soir, à celui de la menthe. Oh, Sister !

 

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