Prodiges

[Suite de l'histoire de Murmur et Silent.]

Andrew quitte Oxford à vingt et un ans avec une bourse qui lui permet de poursuivre ses études de philosophie à Paris. Il souhaite consacrer sa thèse à la phénoménologie, et il a réussi à intéresser à son projet un professeur de La Sorbonne, qui a recueilli l’héritage direct de Maurice Merleau-Ponty, lequel est mort deux ans plus tôt, et dont il révise les notes préparatoires aux cours que celui-ci donnait au Collège de France en vue de les publier. Il effectue ensuite un premier et long séjour en Inde (presque une année) où il découvre les pratiques itinérantes des arts du spectacle. Hormis un détour tardif par Ovide et ses Métamorphoses, il consacrera à celles-ci l’essentiel de ses travaux et de son enseignement.

Il commence par s’intéresser aux marionnettes du Rajasthan. Ces dernières procèdent d’une tradition millénaire, et elles l’incitent à approfondir ses recherches sur le conte et la mythologie. Ses premières publications sont celles d’un philologue féru de sanscrit qui trouve dans le Mahabharata la source de légendes que le théâtre populaire continue d’illustrer et de transmettre. Il a le sentiment de s’intéresser à un passé qui survit dans des pratiques qui ne tarderont pas à se déliter et disparaître. Son intuition pourtant va bien au-delà de ce qu’il a tendance à regarder lui-même comme des préoccupations d’archéologue ou d’historien.

Une bonne dizaine d’années lui seront encore nécessaires pour prendre conscience de ce qui fait le véritable objet de sa curiosité et qui dépasse le cadre de l’ethnologie classique. Il dira plus tard : "C’était sous mes yeux, trop simple et trop apparent sans doute pour que je le voie". On sait qu’en Inde le cinéma est un art populaire et qu’on produit beaucoup de films, mais on sait aussi que les salles de projections sont, quant à elles, très peu nombreuses, ce qui motive de courageux aventuriers à affréter des camions pour parcourir des routes souvent malaisées et planter leurs toiles blanches, qui tiennent lieu d’écrans, accrochées à de grands bambous qui tremblent dans l’air du soir, sur les places des villages où ces routes les conduisent.

Andrew remarque que le cinéma, art éminemment moderne, fait l’objet de pratiques itinérantes, analogues aux théâtres de marionnettes, au cirque et à la danse. Et il lui apparaît enfin que, dans ces différents cas de figures, ce qui enflamme la curiosité des spectateurs tient bien sûr à l’histoire qu’on leur raconte mais au moins autant à l’aspect prodigieux de la performance artistique.

Il dira : "Pour les personnes auxquelles je me suis intéressé en allant à leur rencontre, en dialoguant avec elles, le théâtre aussi bien que cinéma relèvent de la magie". Il souligne tout d’abord que les producteurs de ces spectacles sont des forains. Ils promènent des projecteurs de cinéma de la même façon que naguère ils transportaient des cages avec des ours et des tigres. Quant à ceux qui paient de modestes tickets d'entrée, leur émerveillement se rapporte d’abord au prodige auquel ils ont le sentiment d’assister, c’est-à-dire aux conditions matérielles d'apparition de ce qu’ils voient, au moment et dans le lieu où ils le voient. Si ce genre de spectacle était proposé chaque jour dans le même endroit du village ou de la ville, alors ils n’y verraient plus aucun prodige. Ils seraient blasés comme sont les riches occidentaux. Revenus de tout et toujours insatisfaits. Ils ne s’étonneraient plus de l’apparition de tel acteur célèbre au milieu d’eux, comme les habitants de Lourdes et divers catholiques se sont émerveillés de ce que la Vierge Marie soit apparue à une modeste villageoise nommée Bernadette Soubirous. 

Andrew formule alors cette proposition dérangeante sur laquelle il bâtira la suite de sa carrière et qui lui vaudra la considération d'autres spécialistes et surtout de beaucoup d’étudiants, en Europe et en Inde, selon laquelle tant que spectacle est itinérant, ce qu’il montre, ce sont des dieux. Tandis que, quand il s’ancre au cœur de la ville, qu’il s’y trouve assigné, domestiqué en quelque sorte, ce qu’il montre ne peut plus être qu’humain, trop humain.

Quand le cinéma européen, et plus particulièrement français, devient de plus en plus réaliste (l’occasion pour Andrew de montrer en quoi la Nouvelle vague prend le relais du Néoréalisme italien), le cinéma indien privilégie deux genres, celui qui montre des scènes de combats dans lesquels des guerriers volent à travers les airs, et celui qui raconte des histoires d’amour dont la plupart finissent par des mariages. Et ce second thème sera celui qui le ramènera à Ovide, et qui donnera à ses travaux tardifs un tour si particulier et sans doute le plus touchant. Andrew s’attache à montrer en quoi l’amour relève toujours de la magie. En quoi les histoires d’amour, qui racontent comment une enfant se métamorphose en jeune fille, et comment cette jeune fille finit par se transformer en épouse puis en mère de famille, ces histoires ne sont rien d'autre en fait que des contes de fées.

 

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