Sur la darse de Villefranche

Le cabinet dentaire de Gérard Esteban est proche de l’hôtel Negresco. Le soir, après ses consultations, celui-ci s’en va courir sur la Promenade des Anglais. Il contourne le port, gravit la côte de la basse corniche et poursuit son chemin jusqu’à Villefranche. La distance qu’il lui faut parcourir est de cinq kilomètres et demi, il en a donc pour une petite heure. Arrivé là-bas, il descend sur la plage, pique un plongeon, nage l’équivalent de quelques longueurs de piscine et s’en revient. Une heure plus tard, il est remonté sur la route et il attrape le premier autobus qui le ramène à Nice. Ce n’est plus un jeune homme. Il a un fils, dentiste comme lui, qui l’appelle pour lui demander conseil, et l’assistante de Gérard lui tient le téléphone près de la joue pour que celui-ci réponde sans cesser d’opérer dans votre bouche. Il a un physique à remplacer Cary Grant dans un film d’Alfred Hitchcock. Du point de vue professionnel il se montre d’une rapidité et d’une efficacité sans égales. Il sourit toujours, ses tarifs sont un peu supérieurs à la moyenne, mais parmi ses clients personne ne s’en plaint.

Le petit port de Villefranche, ou ce qu’on appelle la darse, présente plusieurs particularités qui en font un lieu hors du commun. On y voit accostés toutes sortes de barques et de yachts qui clapotent sur l’eau et qui se balancent au soleil comme pour lui faire cligner de l’œil. Leurs gréements tintinnabulent et quand les voiles claquent dans le vent, on croit des ailes de mouettes. Sur le quai, d’anciens arsenaux, classés aujourd’hui au catalogue des monuments historiques, abritent des chantiers navals. Ceux-ci ajoutent à l’odeur de la mer celle du bois qu’on rabote, qu’on ponce, qu’on peint et qu’on vernit. On admire les filets des pêcheurs autant que les beaux costumes des plaisanciers. Mais on aime savoir, en outre, que travaillent ici certains artisans, comme Gilbert Pasqui, qui sont des menuisiers de marine parmi les plus réputés du monde. J’ai vu chez lui des yachts ramenés d’Amérique pour qu’il les restaure. Il s’agissait de commandes dont chacune suffisait à occuper sa petite équipe pendant plusieurs mois. En l’écoutant parler, en observant les gestes de ses ouvriers, ceux-ci jeunes, silencieux et graves, j’ai quelquefois pensé au métier de luthier. Et, comme si cela ne suffisait pas, il se trouve que ces chantiers navals jouxtent un long et beau bâtiment en pierre de taille qui appartient au CNRS et qui abrite un Observatoire océanologique. On peut lire, sur son site internet, que celui rassemble environ deux cents personnes, chercheurs, ingénieurs, techniciens et doctorants, et qu’il constitue un des principaux campus français en science de la mer. 

Vous imaginez quel public délicieusement mélangé tout ce petit monde réserve, à longueur d’année, à un café-restaurant comme La Trinquette. Pourtant, pour bien comprendre l’esprit du lieu, dans ses soirées surtout, il faut encore évoquer une présence qui s’est effacée du paysage mais qui continue de hanter la mémoire de ses habitants. En 1945, la 6e flotte de l'US Navy a installé ses lourds bâtiments de guerre dans la rade de Villefranche, et elle y est restée jusqu'en 1967. Cela signifie que, chaque soir, des vedettes transportaient jusqu’à terre des essaims de marines qui se répandaient partout, dans les rues en escaliers, sur les places, attirés par les filles, le whisky, les pistes de quatre-cent-vingt-et-un et le jazz.

Parmi le petit nombre de pianistes dont les marines avaient définitivement validé le style, il s’en trouvait un que nous appellerons Lucien. Celui-ci avait appris son métier dans les cafés et les boîtes de nuit du port de Marseille, puis le hasard l’avait conduit ici, où son art était apprécié par de fins connaisseurs. Il gagnait très correctement sa vie (je l’imagine en costume blanc, comme le personnage de Sam, interprété par Dooley Wilson, dans le Casablanca de Michael Curtiz) et il trouvait l’endroit tellement enchanteur qu’il avait fait le vœu de ne plus le quitter. Au début des années 60, l’occasion se présente pour lui de racheter La Trinquette et, renonçant alors à son piano mais pas encore à la piste de quatre-cent-vingt-et-un, il en fait un restaurant spécialisé dans la bouillabaisse.

La bouillabaisse attire beaucoup de monde. On vient d’Italie, de Suisse quelquefois, d’Angleterre, pour la déguster. Voilà le personnage alors installé, le succès assuré. Il se marie et il a des enfants, dont l’une sera la mère de Barnabé, tandis qu’un garçon prendra, au moment voulu, la succession de son père. S’en suivent plusieurs décennies de prospérité, jusqu’au moment où l’oncle en question fait de mauvaises affaires, pas à La Trinquette mais ailleurs, ce qui n’empêchera pas que La Trinquette soit mise en liquidation judiciaire. Et c’est alors que Barnabé et Elsa sont appelés à la rescousse. Barnabé n’hésite pas. Il court à son destin. Elsa est tout de suite plus méfiante. La famille rachète l’affaire, engage des travaux de rénovation. La première décision de Barnabé consiste à y installer un piano en souvenir de son grand-père.

 

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