Valpi et les fantômes

C'était le soir. Je m'apprêtais à sortir pour dîner dans notre vieux quartier des Musiciens et naviguer un peu, d'un trottoir à l'autre, sous les grands arbres du boulevard Victor Hugo, quand le visage de Madeleine est apparu sur l'écran de mon ordinateur. Elle a dit : "Bonsoir papa, je viens de parler avec Lily au téléphone. Il y avait une éternité que nous ne nous étions pas parlé, et c'est elle qui m'a appelée.
-- Elle t'a dit que nous avons déjeuné ensemble ?
-- Elle m'a dit que tu lui as fait découvrir ton quartier et que tu l'as emmenée déjeuner dans un restaurant très chic.
-- Je l'ai emmenée chez Claire et Nicolas. Où nous allions souvent avec maman. Où j'hésitais à retourner. Et j'étais fier de me montrer avec une si belle et si aimable personne. Tout le monde nous regardait sans oser poser de question.
-- Ella paraissait contente. Elle a aimé le texte que tu as écrit sur l'auberge des Aiguilles. Ces parents aussi.
-- Avant de la recevoir, j'avais passé un long et délicieux après-midi avec Elsa, et un jour suivant j'avais déjeuné avec Barnabé.
-- Et tu vas continuer à parler d'eux, dans ton livre, tu vas continuer de raconter l'histoire ? Tout le monde maintenant attend la suite. Y compris les garçons.
-- Je vais essayer. Je compte le faire. Mais d'abord je veux parler d'un moment où ils ne sont pas. C'est l'automne. Barnabé et Elsa sont partis en vacances au Maroc avec les enfants, et ils nous ont demandé de garder l'auberge en leur absence. Et de garder leur chien.
-- Je me souviens de Valpi. Je l'aimais tellement. C'était en quelle année ?
-- À l'automne 1999. J'ai retrouvé des photos qui le prouvent dans un album de maman. Nous étions là-bas le jour de tes neuf ans.
-- Je me souviens que j'avais emporté mon violon, et que tu me faisais travailler dans la salle à manger de l'auberge, devant les portes-fenêtres à glissières que nous gardions fermées parce qu'il faisait froid. 
— Dehors, les grands arbres. Le vide de l’automne. C'était très beau.
— Nous allions nous promener avec Valpi.
— Il nous entraînait dans des chemins de la forêt que nous ne connaissions pas. Il nous suivait, nous précédait, il aboyait, il était partout, il veillait à tout.
— Jamais nous n’avions eu un compagnon tel que lui. Il nous avait adoptés. Il faisait partie de la famille. Nous avions tellement peu de famille. En quelle année vous êtes-vous mariés ?
— En 1990. Maman était enceinte de toi. À ce mariage, n’étaient présents ni mes parents ni ceux de maman. Ils avaient oublié de venir. Parmi les membres de notre prétendue famille, Olivier, qui n’avait pas encore sept ans, et ton oncle Louis étaient les seuls présents. Cela ne s’oublie pas.
-- J'imagine Olivier. Je le vois, comme dans la chanson de Georges Brassens, se tenant près de la mariée, devant, derrière elle. Il virevolte autour. Jouant à lui seul le rôle d’une nuée de garçons d'honneur. Faisant le bruit d'une fanfare. Il accompagne le cortège qui n'existe pas. Il dit encore : "Moi pour la consoler, moi de toute ma morgue / Sur mon harmonica, jouant les grandes orgues..." Et donc ce chien?
-- Un superbe berger des Pyrénées, en pleine force de l'âge. Il dormait avec nous. Tous les quatre, plus lui, dans la même chambre. Et au moins une fois chaque nuit, je l'entendais gratter la porte. Il demandait à sortir.
-- Et toi qui te réveillais au moindre bruit. Toujours sur le qui-vive, comme disait maman. Tu te levais, tu lui ouvrais la porte et tu descendais avec lui.
-- Je voulais en avoir le cœur net. Savoir où il allait. Savoir si c'était seulement pour pisser. Quand nous étions en bas, je lui ouvrais la porte-fenêtre et je sortais avec lui. Et là, il se tenait raide sur ses quatre pattes, et il jappait à la nuit.
-- Il voyait quelque chose. 
-- Il voyait quelque chose dans la nuit des grands sapins, que je ne voyais pas. Et il jappait pour le faire fuir, ou pour lui interdire, à tout le moins, l'accès à la maison.
-- Des fantômes.
-- Oui, j'avais le sentiment qu'il voyait des fantômes que je ne voyais pas. Dans le vide entre les arbres. Dans cette obscurité si profonde. Comme de la poix. Je regardais les étoiles dans le ciel, puis de nouveau la forêt. J'avais froid dans mon pyjama. Je tremblais et j'essayais de discerner quelque chose. Je lui disais: 'Mais que vois-tu, Valpi? Il faut monter maintenant. Les autres nous attendent.' Il se faisait prier. Il jappait tout le temps qu'il fallait pour que les fantômes s'éloignent. Ensuite il voulait bien. Nous remontions ensemble, comme de vieux camarades. Je refermais la porte de notre chambre sur nous quatre et sur lui, et bien vite nous nous rendormions.
-- Dis-moi, papa, nous étions bien heureux alors, tous les quatre ?
-- Oui, je crois. Que veux-tu dire ?
-- Je veux dire, vous avez bien été heureux ensemble, maman et toi?
-- Je pense. Je crois.
-- Comment cela, tu crois ? Tu me diras enfin si tu sais comme maman t'a aimé ?
-- Est-ce que l'on sait cela ?
-- Tu me tues.
-- Je sais que je l'ai aimée, c'est déjà tellement. Et qu'elle m'a aimé aussi, sans doute, à sa manière. Et que maintenant elle dort, sous de grands cyprès, où j'attends de la rejoindre. Mais il faut que je m'en aille dîner, Madeleine. Maintenant il se fait tard.
-- Tu exagères.
-- Je t'embrasse.
-- Je t'embrasse aussi."

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