À la rencontre des fantômes

J’étais donc parti de chez mes amis, et jusqu’à la place Masséna, tout s’est passé de manière prévisible. Les passants étaient peu nombreux, tous masqués, et ils hâtaient le pas, comme je faisais, afin de n’être plus dans les rues quelques instants plus tard. Ils auraient alors rejoint leurs domiciles et ils pourraient allumer leurs postes de télévision, s’ils le souhaitaient, pour avoir des nouvelles du monde. Quant à moi, je ne sais plus quelle musique j’écoutais, mais celle-ci ajoutée à une légère ivresse me procurait une sensation de bien être, presque d’euphorie, qui m’a fait venir à l’esprit une étrange idée, celle de ne pas rentrer chez moi, de ne pas aller m’enfermer au quatrième étage de mon vieil immeuble où personne ne m’attendait, mais de poursuivre ma promenade beaucoup plus loin, beaucoup plus haut dans les quartiers Nord.

Depuis la mort de Fanny, je faisais la même promenade presque chaque après-midi. Elle pouvait durer entre deux et trois heures, mais chaque fois je me débrouillais pour être rentré avant la nuit, ou juste au début de celle-ci. La nuit peut être tendre dans ses premières heures, surtout si l’on se promène dans des rues éclairées par les néons des cinémas, par les lumières des cafés et des restaurants, par les phares des voitures. Alors on s’imagine qu’on évolue à la manière de Jeanne Moreau dans le film de Louis Malle, et on entend dans sa tête la trompette de Miles Davis. Mais dans les quartiers où je me risque, il n’y a pas de cinémas et, au fur et à mesure que je m’élève, laissant la mer dans mon dos, les commerces sont plus rares.

Je ne me risquais jamais si loin lorsque Fanny était vivante et qu’elle m’attendait chez nous. Pourtant si, à présent, je retournais là-bas, c’était probablement parce qu’elle y avait habité avec Antoine et que je me souvenais de l’avoir raccompagnée plus d’une fois devant son immeuble de la rue Jean Canavèse, au terme d’interminables virées dans nos collines durant lesquelles les lignes de son visage, que je voyais se profiler près de moi, éclairées à peine par le tableau de bord de la voiture et desquelles bientôt j’approcherais mes lèvres, s’étaient inscrites à jamais dans mon âme. Mais, précisément, depuis qu’elle était morte, après que je l’eusse accompagnée si loin sur le chemin de la mort, la nuit ne me faisait plus peur. Je ne doutais pas qu’elle fût habitée par des fantômes, mais rien ne me retenait plus d’aller à leur rencontre.

 

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