Bendejun

J’ai repris contact avec Laure et sa mère. L’une et l’autre ont bien voulu renouer le dialogue avec moi, et je les en remercie. Avec Laure, les échanges s’opèrent aujourd’hui par courriers électroniques. Ils sont nombreux et paisibles comme je n’espérais pas qu’ils puissent l’être un jour. Beaucoup de choses que nous avons à nous dire n’intéressent que nous. Mais je garde des premiers mois qui ont suivi sa naissance certains souvenirs qui pourraient faire l’objet d’un roman graphique, ou d’un manga, à la manière de L’Homme qui marche, de Jirô Taniguchi, qu’Ariane a laissé chez moi, l’autre soir, en insistant pour que je le lise. À ceci près que, dans mes souvenirs, la musique occupe une place importante dont il sera difficile de rendre compte par écrit. Mais rien ne coûte d’essayer.

Nous habitions alors dans une toute petite villa que mes parents avaient fait construire dans les collines de l’arrière-pays niçois, sur la commune de Bendejun, tandis que, quant à moi, j’exerçais le métier d’instituteur plus loin dans la montagne, au hameau de Peira-Cava.

La distance qui sépare Bendejun de Peira Cava est de vingt-cinq kilomètres seulement. Mais la route qu’il faut parcourir est belle en même temps que pentue et tortueuse, particulièrement difficile en hiver, à cause du verglas, du brouillard qui noie les rochers et les arbres, et quelquefois de la neige, si bien qu’il ne pouvait pas être question que je rentre déjeuner chez nous. 

Nous étions alors au premier semestre de l’année 1977, et il y avait longtemps déjà que la maison de Bendejun occupait une place importante dans la vie de notre famille. En 1965, mes parents avaient acheté un morceau de terrain. Nous l’avions défriché puis ils y avaient fait construire ce qui n’était qu’un cabanon en dur. Dès le début du printemps, nous montions y passer les fins de semaines. Quelques terrasses caillouteuses, un pays d’olives et de tomates dominé par les plumes hautes et nonchalantes des cyprès. 

Puis, nous revenions à Nice le dimanche soir. Les rues de la ville alors étaient désertes. L’ennui, la vague nausée que je ressentais en voiture et que ne faisait qu’aggraver le parfum des fleurs coupées, ou quelquefois du thym et de la menthe que ma grand-mère maternelle avait pris soin de rapporter des collines, posés sur ses genoux. La lumière était bleue, d’une transparence à vous crever le cœur, comme le plumage d’un oiseau. Nous traversions des quartiers de H.L.M., descendions des boulevards rectilignes, et tout, à ce moment, me paraissait abouti, connu et justifié, ce qui n’empêchait pas un début de migraine.

 

Commentaires

Et le tout suivi d'Angelo... c'est du miel...
Quand nous descendions de trois jours en montagne, après un séjour dans un refuge d'altitude, au Lac de Vens par exemple, et que nous arrivions à la sortie d'autoroute de Nice Est, après avoir survolé La Trinité, au milieu des barres HLM des Liserons, dont j'ignorais alors le nom, c'était les odeurs qui m'agressaient d'abord. Alors sortant de la torpeur où je m'étais blottie à l'arrière de la R16 beige de mon père, j'entrouvrais les yeux et découvrais cette lumière bleue, froide et métallique, je prenais conscience que la nuit était tombée. J'observais dans mon engourdissement, les fenêtres allumées sur ces façades à l'interminable verticalité. Et dans mon esprit d'enfant, je plaignais les gens qui vivaient dans ces alvéoles impersonnelles plantées dans ce no men's land. Je me disais que si j'avais à y vivre, je me sentirais perdue, vulnérable, seule. Et pendant que notre voiture continuait sa route vers le populaire et chaleureux quartier du Port qui était notre nid familial, tout en moi refusait ce retour à la ville et chaque cellule de mon corps regrettait déjà la montagne et ses délices authentiques.

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