Chronique d'une pandémie

De nouveau ce soir, j’ai marché jusque dans les quartiers nord. Pendant tout l’été, cette promenade a été celle de ma survie. Je partais en fin d’après-midi, quand le soleil était à peine moins brûlant, et je revenais deux ou trois heures plus tard. Il faisait encore jour. Ce soir, je portais un pull over sur mon T Shirt, et pour la première fois j’ai été léché pas la nuit. 

Au milieu de l’après-midi, nous avions été reçus, Héloïse et moi, par des personnes importantes de la mairie, auxquelles nous avons parlé de nos Moulins à paroles. Et, en sortant, nous avions le sentiment d’avoir été étendus, si bien que nous pouvions penser à autre chose. Nous nous sommes séparés, Héloïse a repris sa voiture et j’ai marché droit devant en écoutant de la musique. Je suis monté jusqu’à la rue Von Derwies, qui est perpendiculaire au boulevard Borriglione, pour acheter des raviolis de la Maison Agnoletti. Puis j’ai voulu rentrer par la rue Michelet et l’avenue Bellevue. Mais d’abord je suis allé me perdre du côté de l’avenue Sévigné et la montée de l’Évêché, où il y a de si jolies maisons qui semblent oubliées, devant lesquelles le promeneur s’arrête, le nez en l’air, et se demande comment il pourrait s'y prendre pour en faire une photo, avant de renoncer.

Le virus COVID-19 continue de se répandre et de tuer un nombre toujours plus important de personnes. La probabilité pour que j’en sois atteint et sévèrement affecté n’est pas mince. Et compte tenu de ce que je vis seul, il m’est difficile de ne pas du tout fréquenter les cafés et les restaurants. J’éprouve, comme beaucoup d’autres, un sentiment d’insécurité qui ne m'incite pas à faire des projets.

Ariane, qui était l’une des plus anciennes amies de Fanny, est venue passer une soirée à la maison. Nous avons regardé des photos, écouté de la musique et surtout beaucoup parlé. À un moment, nous avons évoqué la possibilité de louer une voiture et d’aller faire un voyage de quelques jours dans certains lieux de notre jeunesse. Mais il nous est apparu que cette manière de pèlerinage, que de vieux amis font ensemble, sans itinéraire préétabli, appartenait à un monde déjà révolu. Nous nous imaginions traverser des villages déserts avec le masque chirurgical sur le nez, et déjà nous nous demandions, en essayant d’en rire, lequel des deux serait malade le premier et devrait être ramené par l’autre pour se coucher chez lui et obtenir des soins.

Assez tôt encore, Ariane a appelé un taxi, et j’ai voulu l’accompagner jusqu’au coin de la rue où la voiture l’attendait. Nous avons découvert alors que la rue était totalement vide, comme après un couvre-feu. Le chauffeur était assis à son volant, avec une portière ouverte à l’arrière et l’habitacle éclairé par une lampe jaune allumée au plafond. Il nous a dit que le vide était le même dans toute la ville. On aurait cru, tant il paraissait déçu (une manière de Charon), que la pandémie l’avait transformé en fantôme, et je n’étais pas rassuré en refermant la portière sur ma chère Ariane, puis en regardant le véhicule s'éloigner dans la nuit.

Nous sommes si bien informés que nous ne vivons pas une heure sans guetter les symptômes d’un virus mortel que nous aurions déjà contracté.

Comme je descendais le boulevard Gambetta, passant entre les tables des restaurants arabes qui occupent une partie des trottoirs, l’intelligence artificielle implémentée dans YouTube Music, instruite comme elle l’est de mes goûts, a choisi de me faire entendre la voix de Philippe Jaroussky. Des chiffons de nuit caressaient ma tête tandis que le contreténor chantait Andromeda Liberata d’Antonio Vivaldi. Et comme c’était beau, j’ai continué de l’écouter chez moi, dans ma cuisine, en préparant mes raviolis. Dehors, maintenant, la nuit était complète.

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