Donald Trump à Arles

J’ai retrouvé la date, c’était le lundi 24 octobre 2016. Nous étions revenus à Arles après la clôture des rencontres annuelles de la photographie. Pendant l’été nous y avions passé deux jours, au cours desquels nous avions visité les expositions, mais il faisait alors très chaud et la foule des visiteurs dépassait la mesure. En divers endroits et à certaines heures, on ne pouvait pas mieux faire que se laisser entraîner par le courant. Nous défilions et nous nous arrêtions devant les œuvres au rythme qui nous était imposé par les autres. Et, si Fanny et moi aimions la photo, nous aimions aussi la ville, qui fait parfois songer, au détour de certaines places, à une Florence plus pauvre et austère, marquée par l’empreinte industrielle du dix-neuvième siècle. Aussi nous étions-nous promis d’y revenir hors saison, quand les rues seraient désertes. Et, en effet, elles l’étaient.

Le ciel était gris, un vent froid faisait battre les volets. Nous marchions en nous tenant serrés, bras dessus bras dessous, de crainte que l’un de nous s’envole, et dans ce cas que serait devenu l’autre ? Nous disposions d’une excellente chambre à l’hôtel du Cloître, et tout le jour durant nous pouvions nous promener, boire des cafés, lire des journaux et des magazines, téléphoner à nos enfants, prendre des photos, et quant à moi peut-être écrire un peu dans mes carnets.

Ce jour-là, nous avions déjeuné au Bar du Tambourin, qui se trouve sur la place du Forum et qui a la particularité d’être tenu par un ancien matador, un certain El Lobo, dont des photos de lui en costume de lumière, prises avant, pendant et après les corridas auxquelles il a participé, ornent les murs et s’ajoutent au miroir qui domine le comptoir, derrière lequel on le trouve aujourd’hui occupé à servir. 

Nous étions, Fanny et moi, sensibles au charme de ce décor auquel nous étions déjà habitués, et nous avons mangé avec plaisir une salade de poulpes en observant les personnes autour de nous, assises aux tables de bois ou debout au comptoir, dont les parents de certaines avaient pu, dans ce même lieu, côtoyer Picasso et Cocteau, et dont les grands-parents, un jour peut-être, avaient offert un verre de vin au peintre roux et à demi fou qui vivait parmi eux, venu de Hollande et qui s’appelait Vincent Van Gogh. Puis nous étions rentrés à l’hôtel pour faire la sieste.

L’événement étonnant s’est produit le soir. Nous avions prévu de dîner dans un restaurant bien plus chic, mais il était fermé. Nous avons fait le tour de deux ou trois autres adresses, dans la nuit déjà, et comme ce que nous voyions derrière les vitres ne nous inspirait pas, nous sommes revenus au Tambourin. Et celui-ci, en effet, était ouvert mais les tables étaient vides. Nous avons demandé si nous pouvions dîner, et une dame nous a répondu que oui, si nous aimions la blanquette de veau, elle serait heureuse de nous en servir. 

El Lobo est apparu. Je me suis demandé si cette dame pouvait être sa mère. Une fois installés, nous avons remarqué qu’un poste de télévision était allumé au fond de la salle, fixé assez haut sur un mur, près de la porte de la cuisine, et que deux hommes (et deux seulement) se tenaient au comptoir et regardaient l’écran. Or, ce poste montrait alors la figure de Donald Trump, candidat républicain aux élections présidentielles qui devaient se tenir quelques mois plus tard. 

Trump parlait, pérorait, et les deux hommes le regardaient et l’écoutaient. L’un se tenait au plus près de lui, sous l’écran. Il était grand et fort. Il portait un manteau qu’il gardait ouvert et dont il écartait un pan pour plonger une main dans la poche de son pantalon ou dans celle de la veste, tandis que l’autre main tenait une cigarette allumée et faisait de grands mouvements dans l’air. Ce monsieur marchait, virait, se tournait vers nous pour nous prendre à témoin. D’un geste bref il faisait signe à El Lobo de lui servir un autre verre du même pastis, qu’il allongeait de très peu d’eau, et bien entendu il était partisan de Donald Trump. Tandis que l’autre homme, était petit et mince. Lui aussi portait un manteau, mais celui-ci était droit, d’un gris foncé, il paraissait léger comme une gabardine, et il le gardait fermé jusqu’au col. Il avait à la main un cabas noir et plat, en toile cirée, duquel dépassait un cahier. Tout de suite je me suis dit : “Cet homme est seul, et pauvre, et il écrit”, et je l’ai trouvé sympathique. 

Or, celui-ci buvait du whisky. Il se tenait lui aussi debout devant le comptoir, mais bien plus loin du poste de télévision. Il avait commandé un whisky que El Lobo lui avait servi avec une belle assiette de frites toutes chaudes, qu’il dégustait lentement, précautionneusement, en les pinçant une à une du bout des doigts, de manière à nous faire penser que ce serait là sans doute tout son repas du soir, et visiblement il était fâché d’entendre et de voir le personnage grotesque que l’autre applaudissait.

Ce fut un duel. Comme le partisan de Trump se tournait vers nous pour obtenir notre approbation, et comme il était évidemment plus fort et plus riche que notre petit buveur de whisky, j’ai failli plusieurs fois intervenir. Mais quelque chose me disait que le poids léger tiendrait le coup. Du bout du comptoir, il accourait soudain sous le poste de télévision et répétait entre ses dents, sans regarder son adversaire, “Ce n’est pas ça l’Amérique”. Et l’autre répondait de sa grosse voix “Non, mais vous ne comprenez pas, Donald Trump n’est pas un homme du système, il est l’adversaire de tous les systèmes, l'establishment le déteste, il va les n… tous !”, et il faisait mine de rire. Mais notre champion ne riait pas. 

Il battait en retraite, il retournait au bout du comptoir, la tête dans les épaules. On aurait dit qu’il avait peur. Et je savais qu’il avait peur, en effet, mais je savais aussi que ce n’était pas de l’autre qu’il avait peur, pas peur de recevoir une baffe qui lui aurait retourné la tête, mais peur de lui-même, de se mettre trop en colère, de hurler soudain de rage et qu’on vienne en voiture blanche lui passer un camisole de force. Cela lui était sans doute déjà arrivé. Alors, il se méfiait.

Alors, il attendait quelques secondes, une minute ou deux peut-être, vous le croyiez battu, mais non, voilà qu’il revenait. Et il répétait encore, du même ton hésitant et volontaire, les dents serrées, “Ce n’est pas ça l’Amérique”. Et moi, je me disais que Hemingway aurait été tellement heureux et fier d’entendre cela, retour ou pas d’une corrida, bourré ou à jeun, et Salinger, et Miles Davis, et Stanley Kubrick. Tous les Américains mâles que j’avais toujours aimés. Qu’ils lui auraient prodigué des conseils, des encouragements, comme je mourrais d’envie de le faire, comme on en souffle à l'oreille du boxeur assis au coin du ring. “Maintenant, c’est le moment, dis-lui que si ce sinistre clown avait été président des États-Unis en 1940, les Marines n’auraient jamais débarqué chez nous.” Mais le petit homme n’avait pas besoin de nos conseils. Il n’avait que faire de nos arguments que l’autre, de toute manière, n’aurait pas entendus. Il restait concentré. Il suffisait qu'il "sache encaisser", comme aurait dit mon père, qu’il lui tienne tête, qu’il ne le lâche pas, qu'il s'accroche durant autant de rounds qu’il faudrait. 

Dix fois, vingt fois j’ai eu peur que l’autre lève la main sur lui. Mais le petit homme serait mort plutôt que de se rendre. Il revenait à la charge, avec toujours les mêmes mots, la même détermination. Il en était au deuxième whisky qu’il a payé aussitôt en sortant la monnaie de sa poche, et El Lobo en a ajouté un troisième, quelques instants plus tard, mine de rien, en renouvelant chaque fois l’assiette de frites, et il revenait encore, mince comme un sifflet, pauvre comme un moine, sobre comme une petite chèvre de monsieur Seguin, et avec les mêmes yeux clairs et fous que Vincent Van Gogh.

Cette nuit-là l’ombre de Vincent Van Gogh a veillé sur lui et elle a veillé sur nous, et c’est à la fin le partisan de Trump qui a tourné les talons et qui est reparti. Nos regards ne s’étaient pas une seule fois rencontrés, mais notre champion démocrate m’a soudain regardé, j’ai levé le pouce et je crois qu’il a souri. El Lobo, derrière son comptoir, appréciait en connaisseur. Il s’est servi un grand verre d’eau, et m’a lancé “Nous somme bien d’accord qu’il remporte deux oreilles et la queue ?”

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