Le chemin d'Elsa

Elsa devait me raconter la suite de son histoire. J'en ai profité pour l'inviter à dîner. Je voulais faire la cuisine moi-même et que le repas soit prêt avant son arrivée. Il me restait du potage composé des toutes premières courges et d'un peu de patate douce. J'ai préparé la tortilla en début d'après-midi. J'avais acheté des endives pour les faire en salade, avec des noix, de l'huile d'olive, du vinaigre balsamique et une sauce japonaise aigre douce (Madu S Jaga) qu'un étudiant m'avait offerte et que je n'avais jamais utilisée. J'avais rapporté du Monoprix un camembert Lanquetot que nous avons mangé avec des Wasa, en buvant de la bière. Nous avons omis le dessert, mais j'avais réfléchi à la musique que nous pourrions écouter. Il m'était arrivé d'envoyer à Elsa une chanson de Cat Power (Lord, Help The Poor And Needy) dont elle m'avait dit aimer la voix grave, et dans cette même veine je songeais, le matin, aux London Grammar. Mais le hasard m'a fait découvrir une voix plus grave encore et très émouvante, celle d'Arsun, qui est le tout jeune fils du photographe Mario Sorrenti, et que Cat Power a invité à faire l'ouverture de l'un de ses spectacles à New York. De celui-ci nous avons écouté Send Her My Way et je ne sais plus quel autre titre, mais les dégâts que les orages ont causé dans l'arrière-pays, ces dernières quarante-huit heures, me faisaient craindre pour la route qu’il lui faudrait parcourir au retour, si bien que je voulais faire en sorte qu'elle ne reparte pas trop tard. 

Barnabé s’est senti aussitôt chez lui à La Trinquette, tandis qu’Elsa n’y a pas trouvé sa place. Elle est retournée vivre à la montagne. Elle a pensé quitter La Trinquette d’abord sans quitter Barnabé, mais très vite elle a compris que l’un n’irait pas sans l’autre. Barnabé pouvait penser à elle comme à la seule femme qu’il ait jamais aimée, et le lui dire, la darse de Villefranche l’avait requis. Il s’inscrivait à nouveau dans une histoire familiale qui n’était pas celle qu’il avait construite avec Elsa, et à laquelle celle-ci demeurait étrangère. 

C’était en décembre 2007, elle avait trente-sept ans. Elle s’est vue alors seule, sans argent, sans travail et sans maison, avec quatre enfants à charge. Elle ne doutait pas que Barnabé serait là pour eux aussi bien qu’elle. Mais elle avait l’impression de devoir se risquer pour la première fois à la manière d’un funambule au-dessus du vide. 

Elle a trouvé à habiter à Beuil. Hector, l’aîné de leurs garçons a été admis au collège de Saint Sauveur sur Tinée. La distance de Beuil à Saint Sauveur sur Tinée est de vingt quatre kilomètres, et cette fois il n’était pas question que l’élève ne dorme pas à la maison. 

Puis le destin lui a fait signe. Elle a su par des amis que la maison de retraite de Guillaumes recrutait un agent de direction, chargé de la coordination du service. Le modeste lieu d’accueil dépendait du prestigieux Institut Avicenne dont la principale émanation est un hôpital ultra-moderne situé à Saint Laurent du Var. L’un de ses responsables participait à l’entretien d’embauche. Celui-ci a duré une heure et demie. Elsa n’avait à faire valoir qu’une deuxième année de licence en théologie. Elle ne possédait aucune expérience professionnelle dans le domaine concerné. Pourtant elle a obtenu le poste. Et, dès lors, elle a su que sa voie était tracée.

D'une part, elle a collaboré à toutes les missions ayant trait à l’évaluation des services de l’institut, cela en relation avec des équipes d’experts venus de l’extérieur, qu’elle a su écouter, auprès desquels elle a appris. D’autre part elle a sauté sur l’occasion de toutes les sessions de formation professionnelle qu’on lui proposait. Celles-ci lui ont permis d’obtenir d’abord un diplôme d’état en animation sociale (DEJEPS). Puis elle s’est mise en relation avec un professeur de l’université de Caen, à l’autre bout du pays, qui dirigeait un diplôme universitaire dédié à la qualité et la certification des établissements de santé et médico-sociaux. Et quand ce diplôme universitaire a été obtenu, elle a pu faire une demande de validation d’acquis de l’expérience, qui lui a enfin permis de s’inscrire en master dans la même université.

Elle dit : “J’ai voulu montrer à mes enfants que tout reste possible tout au long de la vie. Et ceux-ci ont grandi auprès d’une mère qui travaillait en même temps qu’elle étudiait à la maison, ses lunettes sur le nez, comme une adolescente. Et ils m’ont aidé à faire face à cette quantité énorme de travail, par leur gentillesse, leur discrétion. Sans compter qu’avec cela, j’ai voulu refaire de la musique, pas du piano classique, comme j’avais appris lorsque j’étais enfant, chez mes parents, mais de la pop. Et aujourd’hui je joue de la guitare basse au sein d’un petit groupe qui se produit dans les villages de l’arrière-pays, et je chante."

Pas trop tard donc, je l'ai raccompagnée jusqu'à sa voiture. La nuit était douce et claire, parsemée d’étoiles, comme elle sait l’être après les pires tempêtes, oublieuse alors des ponts arrachés, des routes défoncées, des villages ravagés, des personnes disparues. Et je suis rentré dormir.

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