Le couvre-feu

J’avais dîné chez Léa et Adrien. Ils m’invitent souvent depuis la mort de Fanny. Après une longue journée passée seul à la maison, je vais jusque chez eux et je reviens à pied, toujours en écoutant de la musique sur mon iPhone. Mais cette fois le couvre-feu avait été décrété. Après le sursis de l’été, la situation sanitaire s’était brusquement dégradée et, en plus du masque que nous devions porter dans tous les lieux publics, les autorités avaient ordonné un couvre-feu qui s’appliquait à partir de neuf heures. Or, il se trouve que Léa et Adrien habitent au bout du cours Saleya, dans un immeuble dont les fenêtres regardent la mer, tandis que mon petit appartement est plus au nord, dans le quartier dit des Musiciens, si bien que, pour me permettre de rentrer dans les temps, Léa avait fait en sorte que nous dînions de bonne heure ce soir-là et j’étais reparti aussitôt après.

Igor était présent à table et, tout en dégustant le bœuf bourguignon que Léa avait préparé, nous avions parlé de la nuit, nous autres trois garçons, tandis que Léa nous regardait et écoutait en souriant, avec sur le visage cet air d’indulgence moqueuse que montrent les femmes quand leurs amis ou leurs amants divaguent en se servant du vin. 

C’était moi, je l’avoue, qui avait lancé la discussion sur ce thème. J’avais évoqué le fait qu’à partir d’une certaine heure de la nuit, la ville n’est pas belle à voir, qu’elle semble dangereuse, habitée par des forces malignes, que nous ne sommes pas censés découvrir les rues, les jardins, les vitrines, les façades comme elles se montrent alors, et que nous pouvons craindre d’être punis pour cela.

C’était un thème qui m’agitait depuis mon adolescence, lorsque j’avais commencé de "sortir la nuit" comme on disait alors, pour en ressentir la fatigue durant une longue partie du jour et me trouver ainsi incapable de lire et d’étudier utilement, comme j’aurais dû le faire. Une célèbre adaptation française de House Of The Rising Sun enjoint les mères de ne pas laisser leurs garçons traîner tout seuls la nuit dans les rues, à défaut de quoi ils ne manqueront pas de se retrouver en prison.

Et comme personne parmi notre petite compagnie ne semblait vouloir me traiter de fou, j’ai poursuivi en ajoutant que le danger évoqué (celui de la prison) revêtait sans doute un caractère bien réel, puisque c’est en effet la nuit que se commettent les premiers larcins qui y conduisent (on glisse sous son bras une bouteille de lait déposée devant une porte, on brise une vitrine pour voler un foulard de soie qu’on offrira à sa belle amie, ou peut-être déjà toute une poignée de montres) mais qu’il pouvait présenter aussi un caractère plus profond, et comme métaphysique.

Et j’avais été surpris de constater que les deux autres garçons abondaient dans mon sens, faisant valoir à leur tour que les heures avancées de la nuit sont celles aussi où les apprentis voyous se font défoncer la tête par de plus voyous qu’eux, qui sont déjà comme des vampires, n’hésitant pas à reprendre dans les poches foulards et montres dont ils semblent se repaitre comme ils feraient des organes vitaux et du sang de leurs victimes.

 

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