Le projectionniste

Les plus belles lignes que j’aie lues sur le cinéma sont de Guido Ceronetti. Elles se rencontrent dans Ce n’est pas l’homme qui boit le thé, c’est le thé qui boit l’homme (Pensieri del Tè, 1987). L’auteur écrit : “Ici, où j’habite, l’unique distraction c’est les figues d’octobre, qu’on peut encore détacher de ses propres mains d’un arbre véritable, avec des feuilles; le cinéma, quand je suis arrivé, était déjà disparu depuis un bout de temps. Oh! je n’irais jamais au cinéma (il ne m’offrirait rien de plaisant), cependant, cela me réchaufferait agréablement de savoir qu’il existe, pas loin, une salle et une toile où s’agitent des ombres de navires et de déshabillés. Je dirais: ce soir, cinéma; j’arriverais jusque là, je saluerais la caissière inoccupée et poursuivrais le voyage dans la nuit.”

Dans les salles de cinéma qu’il nous reste, il semblerait que le projectionniste se soit absenté, que nous soyons seuls désormais, abandonnés face à l’écran. On ne le voyait pas. En fait, il n’intervenait qu’en de rares occasions, quand le film cassait et qu’il devait effectuer un collage, aussi vite que possible. Il arrivait alors que le public siffle pour témoigner de son impatience. Le reste du temps le montreur d’âmes pouvait se désintéresser du spectacle. Il lisait, par exemple. J’ai toujours pensé que les projectionnistes étaient de grands lecteurs. Dans les mains d’un projectionniste je vois de préférence des romans de Vladimir Nabokov, de Junichirô Tanizaki, d’Alberto Moravia, ainsi que Le Gardeur de troupeaux d’Alberto Caeiro, alias Fernando Pessoa, le tout en format de poche.

Il pouvait recevoir sa petite amie aussi bien, ou ses petites amies, s’il en avait plusieurs, des filles qui s’ignoraient l’une l’autre, ou qui ne s’ignoraient pas, et qui portaient des minijupes en plein hiver, ou même des shorts avec des collants de couleurs impossibles et des chaussures à talons hauts, comme on en voit portées, si mon souvenir est exact, par Jane Birkin dans le Blow Up d’Antonioni (1967). Les shorts apparaissaient sous de grands imperméables de gabardine qu’elles gardaient ouverts, qu’elles laissaient flotter sur leurs longues jambes gainées de collants et dans les poches desquels elles enfonçaient les poings.

Il s’agissait dans presque tous les cas de jeunes femmes incroyablement enrhumées, un mouchoir tamponné sur le nez tout le long de l’hiver. (Patrick Besson décrit le personnage d’une fille semblable au début de La paresseuse. Elle s’appelle Françoise et me paraît bien plus intéressante que Cynthia Sentenac.)

On n’imaginait pas que le projectionniste fût marié, plutôt qu’il vivait seul, dans une mansarde où ces jeunes femmes pouvaient aller le rejoindre après la dernière séance. Il gardait en réserve une thèse de philosophie ou de sociologie, dont il avait écrit une partie et qu’il se promettait de terminer un jour, à moins que ce ne soit un roman, et dans ce cas il lui arrivait d’en lire des passages à ses visiteuses. La mansarde était mal chauffée, si bien qu’il avait du mal parfois à les convaincre d’ôter leur imperméable, et la lecture permettait d’occuper les premiers moments. Je veux dire que le projectionniste n’imaginait pas de faire ce métier toute sa vie. Il se promettait de devenir, un jour, professeur et de fonder une famille. Pour autant, j’en ai connu qui ont continué à charger des bobines jusqu’au seuil de la vieillesse, sans rien perdre (ou presque) de leur charme, sauf que leurs cheveux semblaient se couvrir de poussière. 

La culture cinématographique que ces garçons avaient accumulée était alors impressionnante, et j’avoue qu’il m’arrivait de les envier un peu, quand le matin, avant le jour, je tournais la clé de contact de ma voiture pour aller enseigner à lire, écrire et compter à quatre ou cinq élèves seulement, groupés autour d’un poêle à charbon, dans la salle de garde d’une caserne désaffectée. 

Un après-midi de cet hiver-là, il avait neigé sans discontinuer depuis le matin. Il était un peu plus de quatre heures et la nuit déjà descendait sur la neige. Mes élèves étaient occupés à dessiner dans leurs cahiers de récitation, tandis que je lisais en silence au milieu d’eux. Une voiture est alors venue se garer sous notre fenêtre. J’en ai vu sortir l’inspecteur de notre circonscription suivi de son conseiller pédagogique. Ils sont entrés sans frapper. L’inspecteur est vite passé derrière les enfants pour se rendre compte à quoi ils étaient occupés. Puis, il a allongé le bras pour se saisir du livre que j’étais en train de lire et que j’avais posé sur mon bureau. Il en a regardé le titre. C’était, je m’en souviens, La semaison, de Philippe Jaccottet, dans la belle collection blanche de Gallimard. Il ne m’a fait aucune remarque. Il a reposé le livre, et il s’en est retourné aussitôt, sans nous dire au revoir, évidemment furieux, dans le froid et la nuit, son conseiller pédagogique attaché à ses pas.

 

Commentaires

Dvorah a dit…
Il m'est arrivé la même chose, dans ma prime jeunesse, au milieu de nulle part (mais quand même des vignes de Monbazillac), mais l'Inspecteur ne nous a pas trouvés, car nous étions en balade dans les champs. Il s'est contenté de laisser un mot rageur sur le tableau noir.
Le plus étonnant est que ce monsieur n'était ni un sot ni un méchant. Deux ans plus tard, peut-être, j'étais alors instituteur à l'Escarène, il m'a longuement inspecté, dans les règles. À la suite de quoi il m'a dit qu'il s'était complètement trompé sur mon compte, que mon travail était remarquable. Cela ressemblait fort à des excuses adressées par un vieux monsieur à un tout jeune, et je lui en suis encore très reconnaissant. Mais que faut-il que soit l'académisme pour qu'un homme censé et expérimenté puisse de bonne foi en vouloir à un jeune instituteur qui lit Jaccottet dans les conditions que je dis?
Anonyme a dit…
Oui c'était des minirobes dans Blow up Antonioni qui était aussi un grand peintre avait fait peindre les étoffes pour obtenir exactement les couleurs souhaitées ...J'adore cette histoire de projectionniste : quel emploi fabuleux ! A St Raphaël dans ma jeunesse une d'entre eux peu attentif avait monté à l'envers les bobines de Céline et Julie vont en bateau. Nous sommes les seuls à avoir vu cette version iconoclaste du film fleuve de Rivette ... ANNE

Articles les plus consultés