Mélancolie

Le numéro 305 de La Nouvelle Revue Française, daté du 1er juin 1978, contient un texte intitulé Bendejun et signé de mon nom. J’en prélève quelques lignes :
“Les lointains se voilent. Le tonnerre gronde quand nous sommes encore à table. Nous dessinons en attendant la pluie. Quand elle vient, la table est encombrée de papiers et de crayons, de tasses. Nous nous dépêchons de les rentrer.
Nous préparons du thé ; nous le buvons ensemble, debout sur le seuil ou assis sur les marches. Le chat est revenu mouillé.
Le soleil couchant diffuse dans la pluie, dans l’herbe jaune des terrasses.
Personne ne descend plus au fond de la vallée, ne traverse plus le torrent à gué parmi les ronces et les orties bruissantes. On éteint les incendies sous des tonnes d’eau lâchées d’avion.”

Après que ma famille avait été chassée d’Algérie, après que Fanny m’avait quitté pour Antoine, après que nous avions rompu avec le Parti Communiste et renoncé à toute idée de révolution, après que j’avais abandonné mes études de philosophie à peine commencées, l’idée était d’écrire. De devenir l’instituteur le plus effacé qu’il soit, le plus retiré, le plus silencieux, et de mettre à profit ce retrait et ce silence pour écrire des petites choses comme celles que la NRF acceptait de publier pour la première fois en juin 1978. Mais, hélas, ce projet de vie, à mes yeux d’abord, manquait de consistance. C’était une chimère, une vue de l’esprit. 

Isabelle et Laure entraient dans le scénario. Elles y occupaient leurs places aussi bien que possible. Avec talent et conviction. Mais, quant à moi, il m’arrivait chaque jour de ressentir ce que celui-ci avait de vain, d’inauthentique. J’avais conscience de ce que j’imitais la posture de certains poètes que j’admirais, dont la notoriété alors n’était pas négligeable, mais dont il était facile de comprendre que je n’avais pas leur talent, puisque je n’avais pas leur liberté, et qu’en outre ils étaient représentatifs d’un moment de l’histoire culturelle de notre pays qui était déjà révolu, et que je ne ferais pas revivre.

Cette imitation réclamait de ma part des efforts considérables, des sacrifices de confort, une attention de chaque instant. Mais il était facile de deviner qu’elle ne donnerait jamais de résultats bien convaincants. Et je savais qu’un jour, bientôt, je ne pourrais plus jouer ce rôle. Je ne saurais plus feindre.

En organisant une vie austère et réglée jusque dans ses moindres détails, j’avais construit une prison dans laquelle je m’étais enfermé et dans laquelle j’avais enfermé avec moi ma femme et ma fille. Et je ne voyais pas comment il me serait possible d’en sortir sans sortir, du même coup, du monde et de la vie.

Lorsque j’étais de retour chez nous, le soir, j’écoutais de la musique. Outre les Partitas de Bach, interprétées par Glenn Gould, une œuvre, toujours la même, me subjuguait. C’était Carnaval de Robert Schumann que Arturo Benedetti Michelangeli avait enregistrée quelques années auparavant, et que je faisais jouer sur un médiocre lecteur de cassettes.

L’opus, assez bref, se compose de courts fragments, des vignettes vivement colorées de rouge, de violet, de vert et elles-mêmes marquées par de fortes ruptures. On songe à des masques, à des déguisements, à des écharpes qui traînent, à des mouchoirs, à des courses et des rires dans une lumière d’hiver, aux premiers baisers sur la bouche des amours adolescentes, aux désespoirs qui s’en suivent.

Je voyais bien ce qu’il y avait d’extraordinairement inventif dans la forme de cette musique, qui rompait avec la grammaire des thèmes et développements que Beethoven avait commencé de secouer deux ou trois décennies auparavant. Mais j’aurais été incapable de dire en quoi elle correspondait si bien à mon état d’esprit. En quoi ces contrastes entre joie, acquiescement à la beauté du monde, et sombre tristesse étaient ceux-là même qu’alors j’éprouvais dans ma vie.

La question est restée sans réponse pendant un quart de siècle, jusqu’au jour où Olivier et sa femme Charlotte, de passage à Nice, m’ont entraîné au cinéma. C'était au Mercury, place Garibaldi. Nous avons vu Clara, le film de Helma Sanders-Brahms, qui évoque la période crépusculaire durant laquelle Robert Schumann a été nommé directeur musical de la ville de Düsseldorf mais où, obsédé par des acouphènes, abusant de l’alcool, il a de plus en plus de mal à remplir son rôle, si bien que le 27 février 1854, pris d’hallucinations, il finit par sauter dans le Rhin.

Grâce à ce film, je pouvais mettre enfin le beau nom de mélancolie sur la musique qui m’avait si fortement impressionné. Le mélancolique est un fou qui ne voit pas chez l’autre la cause de son mal, mais qui s’accuse lui-même de fautes dérisoires, enfantines. Et moi aussi, pendant toutes ces années, doutant toujours si je ne mentais pas aux autres et à moi-même, j'avais été tenté plus d'une fois de sauter dans le vide.

 

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