Minor Swing

Je suis passé devant l’entrée de mon immeuble, rue Verdi, j’ai continué jusqu’au boulevard Gambetta, et là, je suis monté tout droit vers le Nord comme si j’avais été attiré par une force magnétique. Le boulevard était désert, j’ai retiré mon masque chirurgical, ainsi je respirais mieux, et j’ai arrêté la musique. Je baignais enfin dans un silence scandé par le bruit de mes pas et dans une obscurité presque complète, qui ne provoquait en moi aucune angoisse mais dans laquelle je croyais nager, comme au fond des mers. La lueur des réverbères me permettait d’apercevoir au loin des silhouettes furtives. Et j’avais le sentiment que quelque chose m’attendait au bout de ma course, dont j’ignorais le lieu exact et la nature. 

Je suis ainsi parvenu à la place de l’Horloge, où j’ai tourné à gauche dans la rue Jean Canavèse. L’entrée que je voulais revoir ne me réservait aucune surprise. Je reconnaissais ses marbres et ses interphones éclairés d’une lumière crue, mais aucun fantôme n’en est sorti. J’étais déçu. C’était comme une promesse que la nuit ne tenait pas. Mais alors je me suis souvenu que Fanny avait d’abord habité avec Antoine quelques centaines de mètres plus haut, dans l’avenue de La Vallière, qui marque la dernière limite de la ville sous la colline de Saint Pancrace, et j’ai poursuivi mon chemin dans cette direction, guidé seulement par un rayon de lune.

J’ignorais quelle heure il pouvait être. J’avais conscience de n’être plus dans un moment de mon existence ordinaire, mais d’avoir basculé dans une autre dimension. Un autre monde possible. Et, en effet, quand j’ai tourné dans l’avenue de La Vallière, j’ai vu de la lumière et j’ai entendu de la musique. Fanny et Antoine avaient habité dans un immeuble moderne construit dans ce faubourg inconnu de la plupart des niçois. Le bâtiment se dresse parmi quelques maisons cubiques ornées de peintures à fresque, entourées de jardins, et devant lui se déploie l’espace d’un club bouliste. Or, le club aurait dû être éteint à cette heure de la nuit, tandis que, sur son emplacement, je découvrais une guinguette.

Celle-ci était faiblement éclairée. D’abord la musique qui se donnait à entendre m’a paru confuse, hésitante, ou était-ce plutôt que je ne voulais pas y croire ? Mais aussitôt que j’ai franchi la porte (parce que je m’étais senti terriblement attiré par elle, que je m’étais avancé vers ce battant de planches entrouvert comme vers une issue enfin trouvée aux misères de la vie), j’ai dû admettre que je ne me trompais pas.

C’était bien lui que je voyais maintenant, à quelques mètres devant moi. Django Reinhardt était assis sur une chaise en bois, sur le plancher de la scène, parmi trois autres musiciens, et il jouait Minor Swing.

Alors je me suis assis à une table ronde qui se trouvait au plus près de la scène, et j’ai écouté ses notes, j’ai regardé sa main gauche infirme dont les trois doigts qui lui restaient se livraient à des acrobaties sur les cordes, ses yeux aux longs cils baissés, sa fine moustache et la Gauloise qui pendait à ses lèvres serrées qui paraissaient sourire. J’étais ravi. Mais presque aussitôt je me suis retourné pour voir qui d’autre se trouvait dans la salle, et aux visages que j’ai cru reconnaître, et aux regards appuyés que ceux-ci portaient sur moi, j’ai compris que je n’étais pas à ma place, qu’en aucun cas je n’aurais dû me trouver en ce lieu, parmi eux, que je n’en avais pas droit, si bien que je me suis levé et que je suis ressorti.

Je voulais repartir. Mais c’est alors que le plus étrange s’est produit. Un banc se trouvait près de la porte, et je m’y suis assis. Personne ne m’attendait nulle part. Qu’avais-je donc à craindre ? Je répondrais aux fantômes s’ils venaient m’interroger. Le dos appuyé à la cloison de planches, j’entendais la musique résonner comme au dedans de moi. Sous les mains de Django, Minor Swing laissait place à Nuages. Puis, un instant, la porte s’est ouverte et j’ai vu en sortir Pablo Picasso et Guillaume Apollinaire. Ils marchaient l’un près de l’autre en tanguant quelque peu, sans doute avaient-ils bu, mais surtout ils parlaient vite, l’un avec l’accent espagnol, l’autre avec son rire d'Italien, et ils semblaient heureux comme le sont des garçons quand ils font des projets de voyages lointains en même temps qu’ils ont le portrait d’une fille dans la poche intérieure de leur veste, près du cœur.

Eux ne m’ont pas vu. Mais la musique avait cessé, et c’était à présent Django lui-même qui se profilait dans la lumière. Et lui s’est tourné vers moi. J'ai aussitôt compris qu’il s’était attendu me trouver là. Il m’a tendu son paquet de Gauloises et il m’a dit: “Je peux m’asseoir avec vous ?”

 

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