Nos chers disparus

C’était hier mercredi 14 octobre, j’en étais au cent-treizième jour de mon veuvage. J’avais laissé mon appartement à la femme de ménage, et j’étais sorti avec l’idée de lire dans un café. Mais j’étais très enrhumé, j’éternuais beaucoup et je savais que les autres consommateurs de l’établissement où j’entrerais, craignant que je sois contaminé par le COVID-19, me regarderaient d’un mauvais œil.

J’arrivais à la place Masséna, et je pensais m’asseoir sur un banc de la Coulée verte. De la poche de ma veste, j’aurais sorti le livre que j'avais emporté comme on sort un sandwich. Mais le ciel était maintenant très sombre et il a commencé de pleuvoir.

La pluie a tout de suite été violente, accompagnée de grêle, si bien que je n’avais plus le choix. J’ai baissé la tête et j’ai hâté le pas. Je n’étais pas seul à me comporter de la sorte. Les autres passants se déplaçaient, eux aussi, dans tous les sens, avec une vitesse d’automates. Les stries de la pluie étaient clairement visibles, comme des pics de glace. Et des grêlons roulaient sur les trottoirs où ils faisaient entendre un craquement de noisettes quand on les écrasait sous la semelle de ses chaussures.

Je suis arrivé ainsi à la brasserie Le Gaglio, qui se trouve à l’angle de la place Saint-François et du boulevard Jean-Jaurès. Beaucoup de clients étaient installés sous la grande tente de la terrasse. Ils semblaient plutôt contents, occupés à contempler le spectacle de ce nouvel orage, tandis que l’intérieur de l’établissement était à peu près vide, comme il l’est souvent depuis le début de la crise sanitaire. C’est là que je me suis installé, sur une banquette en bois. J’ai ôté ma veste et mon bonnet déjà trempés, et j’ai commandé un verre de vin.

Tout de suite, j’ai pris des notes dans mon carnet noir. Je voulais attraper l'idée d'une branche nouvelle de mon récit, qui m’était venue à l’esprit lorsque j’arrivais sur la place Masséna, et que d’abord le vent et la pluie avaient balayée de ma mémoire. Il m’arrive très rarement d’écrire à la main, et cette fois j’y ai pris plaisir. Le feutre bleu faisait un joli bruit sur les pages du carnet, et je souriais en songeant à toutes les remarques de ce genre qu’on lit dans La papeterie Tsubaki d’Ogawa Ito.

Un événement curieux est alors survenu.

Olivier, Madeleine et moi formons un groupe WhatsApp à l’intérieur duquel nous communiquons plusieurs fois par jour. Celui-ci s’est constitué quand Fanny était malade. Olivier et Madeleine se servaient de ce canal pour lui envoyer des photos et des vidéos de leurs bébés. Et hier, Olivier nous a envoyé une photo encore, mais celle-ci en copiait une autre, très ancienne, que nous connaissons tous les trois. Il s’agit d’un portrait en pied de Silvio, le grand-père de Fanny, que celui-ci s’était fait faire dans le studio d’un vrai photographe.

On y voit un homme encore jeune, mince et musclé, le nez cassé, qui pose en costume sombre, la veste ouverte sur une chemise blanche et une cravate, avec un canotier sur la tête et une canne à la main. La première fois que j’ai vu cette image, je me suis dit que ce monsieur ressemblait à James Joyce tel qu’il apparaît sur une photo de lui qui est souvent reproduite. L’un et l’autre montrent le même regard clair et un peu égaré, ils se tiennent légèrement penchés, comme la tour de Pise, en même temps qu’ils paraissent animés d'une grande force intérieure. Pourtant ils ne faisaient pas le même métier, l’un étant écrivain et l’autre marbrier.

Cette photo a été imprimée en recto d’une carte postale, et ce sur quoi Olivier voulait attirer notre attention, c’en était le verso. De celui-ci il nous a envoyé une seconde photo, où l’on voit des mots tracés à la plume, d’une écriture gracile et maladroite, en italien. 

A priori, on peut penser que Silvio s’est fait faire un portrait pour l’envoyer à sa fiancée, ou déjà à sa femme, Cécile, à l'intention de laquelle il écrit au verso quelques mots d’amour dans sa langue maternelle. C’est du moins ce que nous avions toujours imaginé. Mais Olivier nous a fait remarquer hier que le texte est curieusement dispersé sur la page, et surtout qu’il ne correspond pas du tout à ce que nous avions cru comprendre. Et en effet, à y regarder de près, on peut le traduire ainsi : “Mon cher mari adoré. Je me souviens toujours. Les jours passés reviendront. Je pense à toi. Je te fais un million de baisers. Baisers Baisers Baisers.”

Ce n’est donc pas Silvio qui s’adresse à Cécile mais bien Cécile qui s’adresse à Silvio. En plus de cela, Olivier nous a fait part de l’hypothèse selon laquelle ce message, écrit sur une carte qui ne porte pas de timbre, et semble donc n'avoir jamais été envoyée (à moins qu'elle n'ait été glissée dans une enveloppe), ne l’a pas été du vivant de Sylvio mais après sa mort. 

Le vieux portrait en pied était ainsi resté dans les papiers du couple, et un jour Cécile a ouvert la boite où elle les conservait. Elle les a dispersés comme des cartes à jouer sur la table de sa cuisine, ou celle de son salon, et quand elle a retrouvé parmi les autres cette carte postale, elle est allée chercher de l'encre et une plume pour écrire quelques mots encore destinés à son cher époux. 

Derrière les vitres de la brasserie, la pluie redoublait. Le vin rouge m’avait réchauffé, il avait calmé mon rhume en même temps qu’il avait engourdi mon esprit. Il pouvait pleuvoir à présent pendant des heures, j’étais bien ici. J’imaginais déjà le plat que je me ferais servir à l’heure du dîner (ce serait un risotto aux légumes de saison). Puis je prendrais le tramway et je rentrerais chez moi pour retrouver, dans tout ce que notre appartement contient, dans la manière dont il est agencé, le souvenir de ma femme. 

Dans l’attente, j’ai posté à l’intention d’Olivier et Madeleine le message suivant : “Cette histoire est étrange et bien belle. Pour les Japonais de La papeterie Tsubaki, qu’une veuve écrive à son défunt mari semblerait naturel, même si, pour le faire, elle a recours à une jeune écrivain public. C’est du moins ce que je crois comprendre. Mais pour les gens de chez nous, je ne connais pas d’exemple.”

 

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