Un écrivain public

Dans les premières semaines qui ont suivi la mort de Fanny, il m’était difficile de rester à la maison. Il fallait que je sorte et que je marche. Je me souviens de m’être trouvé dans les rues à six heures du matin, et d’avoir marché ainsi pendant la plus grande partie du jour, malgré la chaleur, sans pouvoir m’arrêter. En marchant, je pleurais et j’écoutais de la musique sur mon iPhone. J’ai écouté ainsi beaucoup de musique indienne, principalement celle d’Anoushka Shankar, et beaucoup de chansons, principalement celles des Beatles et de Norah Jones. Tout le temps que je marchais, je laissais venir à moi ce que je pourrais écrire d’un seul élan, quand je me serais arrêté, et ce travail s’effectuait ensuite au milieu de la nuit. Je me couchais tôt, épuisé et le plus souvent un peu ivre, et je me réveillais invariablement à l’heure où Fanny était morte, un peu après deux heures du matin. Je pouvais alors écrire pendant une heure ou deux, publier aussitôt sur mon blog ce que j’avais écrit pour que nos amis le découvrent au matin, quand ils se réveilleraient, comme une lettre déposée dans leur boîte, et j’allais me rendormir. 

J’étais obsédé par le dernier geste que Fanny avait eu la nuit de sa mort, par lequel elle m’invitait à me coucher près d’elle, dans son lit. La sédation était alors très avancée, son corps était totalement immobile et maigre comme une chandelle sous son drap. Mais elle avait eu un geste de la main, et elle avait murmuré "Viens", me semble-t-il, ou avais-je rêvé, mais j’avais refusé. J’avais déjà étendu un matelas par terre, près de son lit, et j’avais pris doucement la main qu’elle me tendait en souriant et lui disant qu’il n’y avait pas assez de place pour deux dans son lit, que je l’écraserais, et elle n’avait pas protesté, mais je songeais à présent que, peut-être, cette demande, elle l’avait préparée dans son esprit plusieurs heures auparavant, sachant que ce serait la dernière, je songeais qu’elle y avait mis peut-être la dernière force de sa conscience, et que je l’avais déçue, non pas par crainte de l’écraser sous le poids d’un bras que j’aurais inévitablement posé sur elle, comme je faisais toujours au moment de m’endormir, mais en réalité par peur de la mort.

Avais-je du remord ? Ce serait trop dire. Mais le souvenir de cette esquive ravivait mon chagrin, et me donnait l’impatience d’aller me coucher près d’elle, dans la tombe, où je pourrais enfin me reposer.

Puis, les semaines passant, il a bien fallu que je prenne en considération le temps qui me restait à vivre, dont je n’avais pas le moyen de savoir s’il durerait un jour ou plusieurs années. Sauf à commettre un acte de violence inacceptable pour nos enfants et nos amis, je devais une bonne fois admettre que je n’en déciderais pas. Et alors, j’ai commencé à mettre de l’ordre dans notre appartement, à éliminer en tremblant certains objets, une première paire de chaussures de Fanny qui étaient décidément trop usées, et à considérer que je pourrais maintenant écrire les histoires d’autres que nous, de personnes choisies d’abord parmi celles que nous avions connues et aimées, auxquelles pourraient s’ajouter d’autres encore que le hasard mettrait sur ma route, des gens de tous âges que j’inviterais à venir chez nous pour les interroger, ce qui ferait de moi, après l’écrivain fantôme que j’avais longtemps été, une sorte d’écrivain public, un peu à la manière de la narratrice du roman d’Ogawa Ito, La papéterie de Tsubaki que je venais de découvrir et que j'avais tellement aimé.

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