Une ravissante sorcière

Il gravit une côte. Il remarque que les cigales se sont tues. Dans la nuit qui vient, il ne perçoit plus que le frêle remuement des branches d’eucalyptus au-dessus de sa tête et la pluie des arrosoirs automatiques dans les jardins. Puis l’avenue tourne et la pente s’inverse, suspendue dans le ciel clair, devant la rondeur de la mer où le soleil descend. Et sur le vert émeraude des pelouses, la lumière soudain est rose et plus vive.
Derrière une clôture de cyprès, il devine une présence. Il longe la clôture et parvient à un haut portail qui lui laisse apercevoir une femme debout au milieu de rosiers. Il s’arrête pour mieux la regarder. Elle est vieille autant que lui, songe-t-il, les cheveux gris, longs et mal peignés. Elle lui sourit. "Vous regardez mes rosiers ? dit-elle.
— Oh oui, excusez-moi si je suis indiscret. Je crois que je me suis un peu perdu. Je ne pensais pas que ces avenues seraient aussi désertes. Depuis que je marche, je n’ai pas vu passer une seule voiture.
— Il arrive qu’on en entende une mais sans la voir. Ces avenues forment un réseau compliqué. Une ombre glisse derrière les arbres. Et quand une voiture se montre vraiment, on s'étonne de remarquer que c’est toujours la même.
— Une voiture fantôme. Lourde, ancienne et noire, qui roule très lentement. 
— Vous l'avez donc vue ?
-- C'est mon taxi. Le chauffeur est un philosophe. Et je crois qu'il est amoureux.
-- Nous sommes si peu nombreux ici. Nous nous apercevons de loin, et nous nous faisons signe, d’un jardin à l’autre. 
— Pardonnez-moi encore, mais dans ce lieu étrange où nous sommes, votre accent anglais me paraît presque irréel. Et si joli.
— Il vient de York, ma ville natale, où j’ai presque toujours vécu.
— Ma femme avait grandi dans cette ville, elle y avait sa famille, et nous y retournions souvent. Nous marchions sur les remparts. Nous admirions les minuscules jardins regorgeant de fleurs. Mais je l’ai perdue." 
L’inconnue hoche la tête sans rien répondre. Ses yeux sont bleus. Elle porte des gants. Elle coupe deux ou trois roses, puis se retourne vers la villa blanche qu’on voit derrière. Elle semble prête à s’en aller. À rompre. Mais elle a un mouvement de la tête pour écarter ses cheveux filasses. On songe à une ravissante sorcière. Puis elle dit : "Je m’appelle Norah. Et maintenant, vous habitez Murmur ?
— Nous habitions Édimbourg, mais je n’y retournerai pas. Pas plus qu’à York. Ici, j’habite à l’hôtel. Et je m’appelle Andrew.
— Eh bien, Andrew, peut-être pourriez-vous passer cette grille pour regarder mes roses de plus près. Il me faudra vous nourrir avant de vous manger. Mais vous êtes trop vieux. 
Elle ouvre le portail en souriant à peine. Elle se frotte un œil avec le dos de la main. Et Andrew entre dans le jardin.

 

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