Au temple, sur le chantier

Quand on a le nez dans un livre, où qu’on se trouve, on a le sentiment d’être seul au monde. Pourtant on ne l’est pas. On a choisi son livre, on l’emporte au fond du jardin ou dans une voiture de tramway, et on peut se débrouiller pour que personne ne sache ce qu’on lit, ni ne puisse le deviner. Pourtant on ne lit rien qu’un autre n’ait écrit, et on le fait en nous demandant ce qu’il veut nous dire à travers ce qu’il dit, ou dans quel paysage et dans quelle aventure il veut nous transporter.

La lecture est une forme de dialogue dans lequel on s’engage non pas seulement avec l’auteur, mais avec toutes celles et ceux qui ont lu le même livre avant nous. Car ce sont eux qui ont permis que ce livre parvienne entre nos mains. Je ne lis pas un livre sans qu’une personne au moins (professeur, parent, ami, libraire) me l’ait recommandé, une personne qui elle-même ne l’aurait pas distingué si beaucoup d’autres lecteurs ne l’avaient pas lu et aimé avant elle. Parmi tous les livres, je ne lis pas ceux de Dante, Shakespeare ou Baudelaire sans me demander ce qui leur vaut l’admiration d’un si grand nombre de lecteurs, ni si moi-même je la partage. Et d’ailleurs, un des grands plaisirs de la lecture est de pouvoir parler du livre qu’on a lu avec d’autres personnes, et parfois de leur en lire des passages.

C’est ensemble qu’on lit, et l’apprentissage de la lecture devrait être celui d’une coopération, plutôt que celui d’une solitude.

Beaucoup ne savaient pas lire de leurs propres yeux, mais n’en écoutaient pas moins avec attention les lectures faites par d’autres. Des paysans cévenols qui allaient au temple réformé, le dimanche matin, pour entendre la parole sainte et le prêche du pasteur qui venait en commentaire. La connaissance qu’ils acquéraient de celle-ci, au fil du temps, n’était pas négligeable, plus étendue et plus profonde peut-être que celle qu’en possèderont jamais la plupart de leurs descendants d’aujourd’hui qui sont allés beaucoup à l’école et dont celle-ci a fait ce qu’on appelle de "vrais lecteurs".

De même pour les ouvriers des grandes villes. À midi, sur les chantiers, c’était la pause et l’un avait acheté le journal. Il l’ouvrait, le feuilletait, tandis que les autres, assis autour de lui, cassaient la croute. Et quand il avait trouvé, au bas d’une page, le feuilleton du jour, il commençait d’en donner la lecture. La publication d’un seul roman-feuilleton de Pierre Ponson du Terrail, d’Alexandre Dumas, ou de Gaston Leroux, pouvait se dérouler sur plusieurs mois, les méandres de l’intrigue étaient si compliquées et les personnages si nombreux qu’un honnête étudiant d’aujourd’hui s’y perdrait à coup sûr, pourvu qu’il s’y essaye, alors que celui-ci aurait le livre entre ses mains, qu’il pourrait parcourir à sa guise, pour vérifier dans le passé de sa lecture certaines informations, tandis que nos ouvriers ne possédaient rien mais qu’ils bénéficiaient en revanche de l’aide de leurs camarades, dont toujours l’un était capable de rappeler aux autres le détail qu’ils avaient oublié, de rattraper la maille perdue, ou de renouer ainsi le fil de la toile qui avait été rompu, grâce à quoi le groupe pouvait poursuivre son chemin.
Picasso, 1921

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