Edmond découvre les multiples tâches

Edmond découvre les multiples tâches que recouvre sa fonction et il s’en acquitte aussi bien que possible. Sa femme et ses enfants paraissent heureux d’habiter ce vaste appartement et plus encore ce quartier, ce qui lui fait souhaiter d’y demeurer longtemps, peut-être le restant de sa carrière. Un souci néanmoins l’habite et le laisse insatisfait, en même temps qu’il lui donne le désir chaque matin de retourner en classe. Il s’agit des méthodes d’apprentissage de l’écriture.

Depuis qu’il est devenu instituteur, Edmond est passionné par la pédagogie de la langue, mais l’expérience de la classe l’a conduit à privilégier des activités qui ne sont pas celles préconisées par le ministère ni par la plupart des spécialistes. Il réussit plutôt bien dans cette mission. Les élèves sont heureux d’apprendre avec lui, et leurs parents partagent cet enthousiasme. Il approfondit sa recherche. Patiemment, comme un bricoleur habile, il forge de nouveaux outils. Enfin, dans les premières années où il enseigne à l’école du Château, et sans doute parce qu’il a acquis davantage d’assurance, sa démarche prend un caractère plus systématique. Et il commence à mieux comprendre vers où elle le conduit.

Ce qu’il découvre, ou redécouvre, au fond est très simple. Dans les sociétés modernes, la pédagogie de l’écriture consiste à enseigner des règles qui permettront aux élèves de lire des textes qu’ils ne connaissent pas et dont le choix est à peu près indifférent, puis d’en produire de nouveaux. Cette démarche peut paraître logique et comme inévitable. Pourtant elle a l’inconvénient de ne pas donner d’excellents résultats. Beaucoup d’enfants ont du mal à apprendre. Beaucoup ressortent de quinze années d’école sans avoir beaucoup appris, et le pire c'est que beaucoup ont perdu alors leur goût natif pour le faire. Avec cela, la foi dans le progrès empêche de regarder en arrière. Elle fait oublier que les méthodes traditionnelles, en Europe et ailleurs dans le monde, étaient très différentes. Celles-ci reposaient sur le principe contraire qui veut qu’on fasse apprendre aux élèves non pas des règles mais des textes, que d’abord on leur lit et qu’ils doivent répéter avant de les écrire à leur tour. Dans ce contexte, on apprend à lire d’abord pour lire à son tour des textes précieux comme la prunelle de nos yeux. Et la mémoire joue le premier rôle, tandis qu’aujourd’hui on semble défendre le droit à l’oubli. Ou les prestiges de l’ignorance. 

D'un côté (celui de la tradition), il s'agissait d'abord d'acquérir une culture. De l'autre (celui de la modernité) d'acquérir une technique.

Pour résumer l’affaire, Edmond a pris l’habitude de détourner une formule de Karl Marx qu’il a un peu lu quand il était très jeune, et qui lui fait dire que la pédagogie de l’écriture marche sur la tête (à savoir les règles de correspondances entre l’oral et l’écrit) et qu’il suffit de la remettre sur ses pieds (à savoir les textes du patrimoine littéraire) pour qu’elle donne de meilleurs résultats. Le but étant que les élèves apprennent mieux et surtout qu’ils le fassent avec plus de plaisir.

Le but étant encore d'éveiller leur curiosité, plutôt que de mesurer leurs performances.

Mais son approche jusque là est restée intuitive. Il savait d'expérience que les élèves ne demandaient pas mieux que d’apprendre de petites poésies, des fragments de contes ou des chansons, pour les recopier ensuite, d’abord de visu, avec un modèle sous les yeux, ensuite de mémoire. Et il en tirait les conséquences en confectionnant des outils susceptibles de faciliter cette démarche. Mais s’il voulait formaliser ce qui apparaîtrait comme une méthode alternative et l’étayer de manière telle qu’elle puisse convaincre d’autres professeurs, il fallait qu’il en fasse l’objet d’une étude savante. Et c’est la raison pour laquelle il a repris des études, alors qu’il était parvenu à un âge où beaucoup de ses collègues achètent des vélos et se mettent au yoga en vue de la retraite.
Photo Annie Jacomino

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