La Lutte de Jacob avec l'Ange

Tant que nous étions deux, je n’ai pas eu peur de la mort. J’étais persuadé que je mourrais avant Fanny, compte tenu du diabète dont je souffre, hérité de mon grand-père maternel qui lui-même en est mort, et compte tenu de l’incroyable vigueur physique que Fanny montrait dans tous les moments de la vie, tandis que je trainais la patte, que je rouspétais plutôt, et elle le pensait aussi. Et cette idée ne m’effrayait pas. Ma seule préoccupation était de savoir de quoi elle vivrait quand je ne serais plus là pour subvenir à ses besoins, elle-même n’ayant que très peu travaillé, ce qui m’a obligé à travailler beaucoup. Mais il se trouve qu’elle est morte en pleine période de pandémie, et que celle-ci se prolonge après sa mort, menaçant tout particulièrement les personnes de mon âge, et plus particulièrement encore celles qui comme moi souffrent du diabète. Or, durant les six mois qu’a duré sa maladie, je suis resté auprès d’elle, je l’ai accompagnée à chaque instant du jour et de la nuit, tandis que maintenant je suis seul, et que si je devais être atteint par le virus, je risquerais de me retrouver en quelques heures dans un service de réanimation où je perdrais toute initiative, tout contrôle de moi-même, et dont il serait peu probable que je ressorte indemne si je devais en ressortir un jour.

Tout se passe comme si j’étais le survivant d’une maladie dont j’aurais été atteint avec Fanny et dont nous aurions souffert ensemble. Mais un survivant totalement épuisé par le combat qu’il a dû mener contre la mort, corps à corps, ainsi que Jacob a dû lutter avec l’Ange dans la scène qu’Eugene Delacroix a peinte sur la paroi de l’église Saint Sulpice, que Fanny aimait tellement et qu’elle retournait visiter chaque fois qu’elle était de passage à Paris, tandis que pour elle ce combat est maintenant terminé, que depuis plusieurs mois et pour toujours elle repose.

La mort n’est pas si grimaçante. Tous ceux qui l’ont vue de près le savent. Au contraire elle vous attire. La difficulté consiste à résister à cette attirance. La lutte avec l’Ange ressemble à une étreinte amoureuse. Si j’avais pu partir avec Fanny, je l’aurais fait. Mais ce n’est pas nous qui décidons.



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