L'explication

Nous avons longtemps parlé, elle, de son métier, et moi, du mien. Elle se montrait bavarde, fine, espiègle, en même temps qu'elle me laissait deviner le haut niveau de compétence qu'elle avait acquis, et qui lui valait d'être appelée quelquefois en Arabie Saoudite, à Melbourne ou à New York pour passer une robe par-dessus la tête de la riche cliente qui l'avait commandée à Paris. Puis elle s'est levée, comme pour prendre congé. Je me suis levé aussi. Elle a tiré à elle le manteau qui pendait sur le dossier de son fauteuil comme l’ombre d’un pantin désarticulé. Il était noir, j’ai songé qu’il devait coûter une fortune, puis soudain elle s'est retournée vers moi et elle a dit :"T'es-tu jamais demandé pourquoi j'ai refusé de faire l'amour avec toi, ce fameux soir d'hiver, dans ta mansarde ?"

Je suis retombé assis. Elle s'est assise elle aussi, elle s'est penchée vers moi, les deux coudes appuyés sur ses genoux. Son pantalon était noir, très large et si court sur ses chevilles que ma mère aurait dit qu'il était bon pour l'acqua alta de Venise. Il a bien fallu que je réponde. J'ai dit : "Je ne sais pas. J'ai pensé que ma hâte y était pour quelque chose, que je m'étais conduit comme un mufle, et que sans doute tu avais eu peur de tomber enceinte. Ou peut-être, tout simplement, parce que tu n'en avais pas envie. 
-- C'est incroyable. Et pour cela j'aurais pleuré, j'aurais embrassé ta main, je t'aurais supplié de rester mon ami et, pour couronner le tout, je t'aurais fait jurer que tu m'embrasserais encore ? C'est là le scénario que tu as construit en fonction de ce que tu as vu, avec tes moyens d'alors ? Cela te paraît cohérent ? 
--  Cela n'avait pas beaucoup de sens. J'en conviens. Mais j'avais dix-huit ans, et peu d'expérience de la vie. Je te demande pardon.
— Arrête de demander pardon. Ne dis pas de sottise. Tu ignorais alors que certaines filles n’aiment pas les garçons, et que ce n’est pas nécessairement un choix qu’elles font mais une réalité d’elles-mêmes qu’elles découvrent parfois dès l'enfance. J’ai aimé t’embrasser. J’ai découvert ce soir-là que je pouvais trouver plaisir à embrasser un garçon, imagines-tu la chose ? Un instant j’ai cru que je pourrais faire l’amour avec toi, et dans le même instant il s’est avéré que non. Je n’avais jamais imaginé qu’il pourrait m’arriver, à moi aussi, d’aimer un garçon, de l’aimer de si près, même si ce n’était qu’ainsi, même si cet amour ne devait nous engager à rien. La chose ne m'était jamais arrivé, et elle ne m'est jamais plus arrivé dans la suite de ma vie. L'impossible se sera produit une seule fois. Comprends-tu maintenant pourquoi il aurait été tellement important que tu restes mon ami, et que tu m’embrasses encore ? Mais toi, tu étais déjà amoureux d'une autre, tu ne pensais qu'à elle. Ne nie pas. Ne me réponds pas. C'est inutile. Veux-tu bien maintenant que nous allions nous reposer dans ta chambre ? Ne crains rien. S'il te plait. Commande un grand pot de tisane, n'importe laquelle, et montons."

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