Quand il décide de retourner à l'université

Quand il décide de retourner à l'université, Edmond est titulaire d'une licence de lettres, obtenue trente-huit ans plus tôt. La même année il s'était présenté au concours d'entrée de l'école normale d'instituteurs et il y avait été reçu. Le statut d'élève-instituteur lui donnait droit à un salaire grâce auquel il avait pu louer un studio sans plus dépendre de ses parents. Il songeait alors à la possibilité d'y recevoir la jeune fille dont il était amoureux et dont il aurait souhaité qu'elle habite avec lui. Mais ce succès signifiait aussi un renoncement. Sa formation de philosophe était des plus rudimentaires. Avec le recul, elle lui paraissait insignifiante. Pourtant les trois années qu'il lui avait consacrées avaient été heureuses. Il gardait la nostalgie de l'enseignement et des échanges personnels qu'il avait eus avec deux ou trois de ses professeurs. Ceux-ci s'adressaient à leurs étudiants comme à des personnes responsables. Des êtres sensés et bons, avec lesquels le dialogue noué aujourd'hui pourrait se poursuivre au fil des ans, jusqu'à ce que les étudiants d'hier deviennent à leur tour professeurs, jusqu'à ce qu'eux-mêmes disparaissent et que d'autres dialogues, centrés sur les mêmes thèmes, parlés avec les mêmes mots, poursuivent la tradition. L'un des trois avait même pris la peine de lui écrire une longue lettre pour tenter de le dissuader de renoncer à la philosophie. Il s'appelait François Ricci et sa lettre était sans doute l'une des plus importantes que personne lui ait jamais adressées. Il revoyait, trente-huit ans plus tard, l'encre et le style avec lequel elle avait été écrite, il aurait pu dire le format et les réglures du papier qui lui avaient servi de support. Pourtant il ne l'avait pas conservée, il avait préféré la détruire, parce qu'il avait alors le sentiment de franchir une étape qui ne lui permettrait plus de revenir en arrière. Et que, par conséquent, il préférait oublier.

Puis, quand il reprend des études, il ne veut pas que ce soit en philosophie. Le passé ne se rattrape pas. Il veut que son expérience maintenant ancienne d'instituteur soit de la partie. Il choisit ainsi de s'intéresser aux pratiques de lectures populaires du dix-neuvième siècle. Celles des romans-feuilletons. L'important à ses yeux est que celles-ci furent collectives. Comme l'ont toujours été, dans tous les pays du monde, celles pratiquées dans les écoles. Jusqu'à ce que la passion moderniste fasse de l'autonomie du lecteur l'objectif le plus pressant, et qu'on les rende ainsi toujours plus silencieuses et solitaires. Plus erratiques aussi.

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