Sa main sur mon épaule

Django m’a dit : "Pardonnez-les. Nous n’avons pas l’habitude de recevoir des visites. 
 -- Je n’avais pas l’intention de venir jusqu’ici. Pas si tard. D’habitude, je marche longtemps l’après-midi, tant qu’il fait jour, puis je rentre chez moi pour y passer la nuit. 
-- Vous êtes un voyageur. Pas un nomade.  Nous, nous emportions notre maison avec nous.
-- Je reviens dans l’appartement que nous habitions ensemble, et j’y fais du rangement. Je me débarrasse de beaucoup de choses que nous avions accumulées dans des placards, dans des tiroirs. 
-- Vous pensez déménager bientôt ?
-- C’est possible, ce n’est pas certain. Ce qui est sûr, c’est que je veux être prêt à partir à tout moment.  
-- Pour aller où ?
-- Pour aller rejoindre ma femme dans sa tombe, dans son cimetière. C’est maintenant là que se trouve ma maison.
-- Vous faites de grandes promenades circulaires en attendant de rentrer chez vous.
-- Je ne sais pas dire si on m’a accordé un sursis ou si, au contraire, on retarde mon retour.
-- Ni combien de temps, combien d’années vous devrez voyager ainsi avant de retrouver votre chère Ithaque. 
-- J’ignore ce que je suis censé faire de ce temps qui me reste. Ulysse conduit sa barque, mais moi, je n’ai rien d’autre à faire qu’à attendre.
-- J’ai cru comprendre que vous vous arrêtiez à parler avec des gens.
-- Oui, avec certaines personnes que je connaissais déjà, que nous connaissions ensemble, et d’autres que je découvre. J’ai maintenant trois enfants.
-- Je l'ai appris. C’est une grande chance. Tout le monde ici s’en réjouit. Comment vont-ils ?
-- Tous les trois se portent bien, ainsi que leur trois enfants. Je suis heureux de parler avec eux. Je m’en trouve enfin apaisé. Mais ce sentiment n’empêche pas le désir du retour.
-- Et vous racontez des histoires.
-- Oui. Tant que je trouverai des histoires à raconter, mon exil sera supportable. Après, je ne sais pas.
-- Mais on me dit que vous avez beaucoup d’histoires encore à raconter.
-- Quelques-unes sans doute. J'ignore combien. Maintenant je vais pouvoir raconter ce moment avec vous.
-- Faites-le.
-- Et je vais rapporter ce qui se dit de vous.
-- Parce qu’on parle encore de moi ? Qui se souvient ?
-- Vous le savez, les amateurs de jazz. Mais plus particulièrement vos enfants, vos petits-enfants, vos cousins, et les Manouches du monde entier. C’est André Ceccarelli qui m’a rapporté la chose. Ils disent "Django", et là ils marquent un petit temps d’arrêt pour aiguiser votre curiosité, puis ils ajoutent, souvent avec leur propre guitare entre les mains, en en grattant les cordes à vide, une seule fois, comme ils savent faire, avec les quatre doigts de leur main droite qui forment un éventail, "Django, il joue de mieux en mieux."
-- Ils ont raison. C’est gentil. Ils jouent de mieux en mieux. Je les aime beaucoup. Dites-le à André. Je sais qu’il les voit, qu’il travaille avec eux. Mais maintenant vous devez partir. La nuit n’est pas encore finie, et d’autres rencontres peut-être vous attendent. Des nymphes, des sorcières, des princesses, des éphémères aux longues jambes de faon." 
 Il avait posé sa main sur mon épaule. Alors, sans me retourner, j’ai posé ma main sur la sienne. Un instant j’ai tenu la main de Django dans la mienne, puis je suis parti.

 

Commentaires

Ho !!!! la conteuse aux origines tsiganes, que je suis, est complètement charmée par ce récit Christian... peut-être un jour se retrouvera-t-il dans un de mes spectacles... on se voit... on en parlera... Merci pour ces bonheurs de lecture et d'émotion...

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