Un dispositif secret, une bombe

Sylvain Flamèche est professeur à Paris V et l’auteur d’un ouvrage de référence sur l’histoire du roman-feuilleton. Edmond lui écrit et le convainc de devenir son directeur pour une première année de Master qu’il consacrera au Mystère de chambre jaune de Gaston Leroux. Son mémoire rendra compte d’une expérience de lecture collective conduite dans une bibliothèque de banlieue. Les participants ont des âges et des niveaux d’instruction très différents. Semaine après semaine ils sont une douzaine à se retrouver pour lire et commenter un chapitre après l’autre. Quand ils arrivent au dernier mot de l’histoire --"Peut-être, un jour... un jour, peut-être…", fit Rouletabille. Et il poussa un gros soupir -- l’exemplaire de chacun est rempli d’annotations, de dessins, de papiers collés, et ils se séparent à regrets en échangeant leurs téléphones.

Au cours de la deuxième année, Edmond travaille sur le thème de la virtuosité et de l’illusion dans Le Fantôme de l’opéra du même Gaston Leroux. Désormais son existence est organisée pour faire une place à ses travaux personnels, auxquels il se livre plutôt la nuit et durant les week-ends, en marge de sa vie de famille et de ses obligations professionnelles, elles-mêmes partagées entre la classe et son bureau de directeur. Enfin, le Master 2 une fois obtenu, il se sent prêt à aborder de manière plus frontale le thème qui le passionne et qui concerne l’apprentissage de la lecture.

La question est pour lui de montrer en quoi les pratiques de lecture orales et collectives favorisent l’apprentissage, plutôt que celles silencieuses et solitaires qui sont encouragées aujourd’hui à l’école, au contraire de toutes les traditions. Mais cette fois le domaine d’étude relève des sciences du langage, et Edmond sollicite en vain plusieurs spécialistes, jusqu’à ce que Sylvain Flamèche, qui est devenu un ami, le persuade de solliciter un des linguistes les plus en vue du moment, Gilbert Ezra, qui enseigne à Paris III et qui accepte de diriger sa thèse.

Ezra n’ignore pas que les connaissances d’Edmond en matière de linguistique sont des plus minces, et qu’il lui sera très difficile d’acquérir celles qui lui manquent avant de commencer à rédiger son texte. Mais il ne doute pas de sa détermination à le faire, et il est convaincu surtout par le fait que celui-ci retourne devant ses élèves chaque matin et qu’en outre, le mercredi, il va s’adresser à des groupes d’adultes allophones à la bibliothèque de L’Ariane.

À partir de ce moment, Edmond semble caché dans son école du Château un peu de la même manière que le fantôme de Gaston Leroux dans les caves, les soupentes et les coulisses de l’opéra, école où il travaille au montage d’un dispositif secret, d’une bombe anarchiste capable de venger un jour tous les prétendus mauvais élèves, dyslexiques comme lui, issus de l’immigration, auxquels les prétentieuses méthodes modernistes laissent si peu de chances, dont ils ressortent éreintés, crevés comme des danseurs.

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