Un soir de carnaval

La première fois que j’ai rencontré Fanny, j’ai su que j’étais amoureux d’elle mais aussi que nous n’appartenions pas au même monde. Que nos familles, comme celles de Roméo et Juliette, étaient rivales. Elle ne courait pas les surprise-parties, elle ne s’habillait pas comme les filles que je fréquentais, elle n’avait jamais adressé la parole à un garçon tel que moi. La première fois que je l’ai vue, j’ai su que je devrais me convertir. Ou, à tout le moins, que je devrais faire semblant. Que, pour la conquérir, je devrais aller la chercher parmi les siens, ce qui supposerait que j’avance masqué, que je me rende méconnaissable. Et cela, je n’étais pas pressé de le faire. J’avais compris que j’en aurais pour le restant de ma vie, si bien que je reculais le moment de me prononcer. Et c’est durant cette période intermédiaire que s’est produit un accident dans mes rapports avec Camille.

Ma grand-mère possédait une chambre de bonne, située au cinquième étage d’un immeuble de la rue Offenbach, qu’elle avait longtemps louée et qui restait inoccupée. J’avais convaincu mon père de m’en confier la clé. Nous ne disposions ni de grenier ni de cave où installer du matériel d’enregistrement sonore, mes cousins et moi. Ce serait le lieu où le faire. L’hiver était particulièrement froid et Joséphine avait voulu que nous nous mêlions aux spectateurs du carnaval dont le corso se déroulait alors sur l’avenue de la Victoire. La nuit était tombée très vite et, à force de lancer des confettis à des masques inconnus et de courir après ceux qui s’enfuyaient parmi la foule, notre petit groupe s’était dispersé, et je m’étais retrouvé seul avec Camille.

Nous sommes montés à ma mansarde. Elle était meublée d’un lit, de deux tabourets et d’une table couverte de matériels sonores. Camille s’est assise sur le bord du lit sans ôter son manteau et en gardant les deux mains dans les poches, tellement il faisait froid. J’ai allumé un petit réchaud à gaz qu’on déplaçait sur ses roulettes et j’ai passé de la musique. Plusieurs fois nous avons dansé et plusieurs fois nous nous sommes allongés l’un près de l’autre, sur le lit au-dessus duquel un vasistas laissait voir la nuit et par où nous parvenaient les échos de la fête.

Nous nous embrassions. La musique et les moments de danse étaient délicieux. Les retours sur le lit l’étaient également. Puis l’accident a consisté dans un emballement de ma part et une insistance à aller plus loin qui n’étaient pas de mise, qui m’ont le premier surpris et que j’ai tout de suite regrettés.

Camille a pleuré. Nous nous sommes relevés, nous avons remis de l’ordre dans les vêtements que nous n’avions pas quittés, l’un en face de l’autre, les yeux dans les yeux, et je me suis excusé. Et là, Camille a pris ma main et elle l’a portée à sa bouche pour l’embrasser. 
— C’est moi qui m’excuse, m’a-t-elle dit. Tu as été tellement gentil, j’aurais voulu le faire.
J’avais honte de moi. Après son refus, bref et répété une fois de trop, je m’étais attendu à une toute autre réaction.
— Tu me pardonnes ? lui ai-je répondu.
— Bien sûr que je te pardonne, a-t-elle dit en riant et en se mouchant dans ses larmes. Tu es idiot. C’était tellement agréable. Et dis-moi, qu’est-ce que nous écoutions dans ce moment fatidique ?
— C’était Billie Holiday accompagnée par Lester Young. Tu vas la détester.
— Tais-toi. Inutile de serrer trop ta ceinture. Tu veux bien que j’emporte le disque ?

Nous avons marché, serrés l’un contre l’autre. Nous ne parlions pas. Je l’ai raccompagnée jusqu’à la rue Clément Roassal. J'aurais pu la raccompagner au bout du monde. Au moment de nous séparer, devant l’entrée de l’immeuble, elle a dit : "Tu resteras mon ami, c’est sûr ?" Puis elle a ajouté : "Et tu m’embrasseras encore ?"

 

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