Une belle amie

Le plus extraordinaire dans l'histoire, c'est que je n'y ai rien compris. Et que, même, je n'ai pas cherché à comprendre. J'étais tellement obnubilé par la faute que j'avais commise, par mon propre sentiment de culpabilité, c'est-à-dire par moi-même, que je ne me suis guère interrogé sur l'attitude de Camille. J'étais tellement heureux qu'elle me pardonne, que je ne me suis pas inquiété des raisons de son indulgence à mon égard.

Mon père n'a pas tardé à soupçonner les usages que mes cousins et moi-même faisions de la mansarde, et très peu de temps après cette soirée de carnaval, il m'a demandé de lui rendre la clé. Je n'ai pas protesté. Quant à moi, j'avais déjà changé de camp. Même si nous ne nous voyions encore que de loin en loin, et presque en cachette, je savais que j'étais voué à Fanny. Peu de lectures, peu de musiques sont restées les mêmes d'une période à l'autre. En l'espace de quelques semaines, il n'a plus été question pour moi de fréquenter l'opéra ni la pâtisserie Auer.  Et je me suis définitivement éloigné du petit groupe mené par Joséphine. J'ai oublié ses habitudes et j'ai oublié Camille.

Les années sont passées sans m'apporter presque aucune information. Un jour quelqu'un m'a appris que Joséphine avait fait ses études aux États-Unis et qu'elle s'y était mariée. Un autre jour, quelqu'un m'a fait savoir que Camille travaillait  dans l'atelier d'une importante maison de couture, située dans le premier arrondissement de Paris. Cette personne ignorait l'adresse et le nom de la maison. Enfin, plusieurs années plus tard, il m'est arrivé de feuilleter un magazine où il était question d'un chirurgien du Texas qui avait mis au point une technique de transplantation cardiaque particulièrement efficace, puis qui avait obtenu l'investiture du parti républicain pour se présenter aux élections sénatoriales. Une photo le montrait debout à une tribune. Sa femme se tenait légèrement en retrait, près lui. Je n'ai pas eu besoin de lire son nom pour reconnaître Joséphine. Cela m'a fait sourire. Rien de plus. 

J'ai habité Paris sans jamais rencontrer Camille. Il a fallu que j'y revienne seul, un jour, pour interviewer une vedette de la chanson. C'était un après-midi d'hiver. Il faisait froid et gris. Elle sortait d'un cinéma de Saint Germain des Prés, elle était en compagnie d'une autre femme.  Nous nous sommes reconnus d'assez loin et nous nous sommes dévisagés. Nous restions figés. C'est moi qui ai traversé la rue à sa rencontre. J'ai bredouillé : "Camille, il y a si longtemps". Le même sourire a illuminé son visage, mais plus timide. Comme un rappel. Nous avons échangé des banalités. "Une maison de haute couture située dans le premier arrondissement, ai-je dit. Se peut-il que je devine son nom ?" 
Elle rougissait :"Je crois que oui. C'est la plus prestigieuse de toutes. Celle de Mademoiselle. Et de Karl maintenant. 
-- Pourquoi suis-je ému ? 
-- Parce que nous étions jeunes et beaux. 
-- Il faut que nous nous revoyions. 
-- Tu es ici jusqu'à quand ?
-- Je repars demain. Mais je reviens assez souvent. Il se trouve qu'à présent j'ai une carte de visite, comme les vrais professionnels. Je te la donne. Fais-moi signe."

Ce soir-là, j'ai dîné seul près des Champs Élysées, puis je suis rentré à l'hôtel. J'allumais le poste de télévision de ma chambre quand mon portable a sonné. J'ai décroché. Elle a dit : "C'est Camille. 
-- Je reconnais ta voix. Celle d'une jeune fille. Mieux encore que tout à l'heure. 
-- Tu es resté un vil séducteur, Alexandre. Où es-tu ? Je peux venir te retrouver ?"
Vingt minutes plus tard, j'étais installé dans un fauteuil du bar quand j'ai vu, derrière la vitre, le taxi qui s'arrêtait en double file, et Camille est entrée. "Qu'as-tu fait de ton amie? 
-- Elle a repris le train pour Roubaix. 
-- À cause de moi ? Elle est fâchée ? 
-- Disons qu'elle est repartie un peu plus tôt que prévu. 
-- Tu lui as dit que tu venais me rejoindre ici ? 
-- Je lui ai dit que j'avais besoin de te revoir, de te parler. 
-- Ce ne sera pas grave ?
-- Elle est riche. Héritière d'une vieille famille de tisserands. Elle a des dizaines de jeunes femmes à ses pieds. Elle n'a pas besoin de moi. 
-- Je comprends. Défais ton manteau. Assieds-toi."
La nuit ne faisait que commencer.

 

Commentaires

Là, on attend la suite !
Beaucoup d'auteurs écrivent bien, on a plaisir à les lire, ils sont fluides, clairs, on les suit avec facilité.
Peu en revanche, ont cette capacité de créer instantanément des images nettes, des ambiances, des odeurs, des lumières, de suggérer les regards, les tensions émotionnelles...
Ce n'est pas un roman que je suis en train de lire là, je suis installée devant un film, d'un très bon réalisateur et je suis captivée!!
Merci Christian.

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